Histoire littéraire

vendredi 26 mai 2017

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Histoire littéraire

 

La connaissance de la littérature française, d'abord, et des littératures étrangères, a gravement pâti du renoncement à son enseignement chronologique par l'école.

Les textes officiels des programmes scolaires disent parfois le contraire, ainsi le préambule du programme de la classe de Seconde et de Première de lycée. L'une des finalités de cet enseignement serait : "la construction progressive de repères permettant une mise en perspective historique des œuvres littéraires" (1).

Mais le traitement par "objets d'étude", par "genres", par "registres", ou selon les concepts de la narratologie, fait obstacle à la perception du continuum chronologique. Et assure "la prééminence de l'instrument critique sur la matière des oeuvres", comme le dénonçait Michel Leroux dans la revue Commentaire en avril 2005 (2).

On défendra ici la littérature par l'histoire littéraire.

 

1) Arrêté signé par le directeur général de l'enseignement scolaire de l'époque (juillet 2010), Jean-Michel Blanquer, actuel ministre de l'Éducation nationale depuis mai 2017. [source]
2) Source.

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jeudi 25 mai 2017

Paul Brulat (1866-1940)

Paul Brulat 1918

 

 

Paul Brulat (1866-1940)

notice

 

 

Je reprends - et complète - la matière d'un article que j'ai créé pour une encyclopédie en ligne.

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Paul Brulat (1866-1940) est un écrivain et journaliste français.

 

Biographie

Paul Auguste Brulat est né le 26 mai 1866 à Saint-Jean-de-Muzols, au lieu-dit du Furgon, en Ardèche. À la naissance de l'enfant, son père, Auguste Casimir Burlat était avocat, alors âgé de trente ans ; sa mère, Alphonsine, Augustine Serpelin, âgée de vingt-huit ans (1).

À l'âge de deux ans, Paul Brulat s'installe avec sa famille en Tunisie (2) où son père est avocat défenseur auprès du tribunal d'instance de Tunis (3). Il revient en métropole pour suivre ses études au lycée de Marseille où il reste interne durant neuf ans, selon ses dires (4) ; il y a pour condisciple Edmond Rostand (2).

Il commence des études de droit à Paris en 1885 (5), et obtient sa licence. Puis effectue une année de service militaire (6). Il devient inspecteur des monuments historiques (7) (8).

Paul Brulat rencontre une première fois Émile Zola à la la fin 1889 (9).

Le 8 avril 1895, à la mairie du Ier arrondissement de Paris, Paul Brulat épouse Catherine Alice Bionier (née le 13 novembre 1877), en présence des écrivains Émile Zola et Paul Alexis et de l'éditeur Georges Charpentier ; les deux derniers étant des proches de Zola.

 

59 rue Lepic
au 59, rue Lepic, le bel immeuble d'angle date de 1884 (source) ; Brulat y habite en 1896

 

Les époux habitent au 59 rue Lepic dans le XVIIIe arrondissement, dans un bel immeuble construit une dizaine d'années auparavant par l'architecte Émile Hennequet (source). Le 20 février 1896, à cette adresse, naît Paule Brulat, surnommée "Paulette" (30). La fillette rencontre Émile Zola quand elle accompagne son père à Médan. Le célèbre écrivain la prend en photo. Elle meurt en 1970, à Cannes.

 

acte naissance Paulette Brulat 1896
acte de naissance de Paule ("Paulette") Brulat, le 20 février 1896

 

Paulette Brulat, photo de Zola
Paulette Brulat, photo d'Émile Zola (source)

 

Paul Brulat divorce le 6 janvier 1902 (10).

En 1903, il participe au premier pèlerinage de Médan. Plus tard, en 1921, il est cofondateur de la Société littéraire des Amis de Zola.

Dès le début de la guerre, à l'automne 1914, Paul Brulat prend part aux activités de la "Colonie des enfants de mobilisés" dont le premier centre est installé à Étretat en Seine-Maritime. Il note dans ses souvenirs : "Je n'étais que de passage à Paris. J'y venais chercher, chaque semaine, de pauvres enfants pour les transporter à Étretat, où s'était fondée la première colonie des orphelins de guerre. C'est une histoire des plus émouvantes et dont je fus le témoin, jusqu'à la fin des hostilités. (..) J'ai passé toute la guerre, penché sur cette enfance, victime de l'effroyable cataclysme" (11) (12).

Colonie des orphelins de guerre à Étretat
Colonie des orphelins de guerre à Étretat

 

En 1917, en 1922, il habite au n° 21 rue la rue Ferdinand-Fabre à Paris (XVe arrondissement).

En novembre 1925, il fut victime d'un mauvais canular. Plusieurs journaux, abusés, annoncèrent sa mort, tel L'Est républicain (7) ou L'Ouest-Éclair (8). Ce dernier rectifia l'erreur peu après, sous le titre "Les sensations d'un mort vivant" en donnant la parole à l'intéressé : "Je viens d'éprouver, à mon tour, les sensations du mort vivant. Elles ne durèrent, heureusement, qu'un jour. Cela suffit, cependant, pour que - la nouvelle de mon décès ayant été répandue par l'Agence Havas et la T.S.F., sur la foi d'un mauvais plaisant - quelques personnes se soient présentées aussitôt pour louer mon appartement" (13).

Paul Brulat est mort le 30 juin 1940 (14) (15), dans la commune du Chesnay, en Seine-et-Oise (aujourd'hui département des Yvelines).


acte de décès Paul Brulat 30 juin 1940acte de décès de Paul Brulat, 30 juin 1940 (la date de sa mort était jusqu'ici inconnue)

 

 

Carrière

À côté de sa fonction d'inspecteur des Monuments historiques (Brulat signe souvent de ce titre mais très peu d'informations sont disponibles à ce sujet), il entame un parcours de journaliste. À la fin de l'année 1889, à l'âge de vingt-trois ans, il entre au quotidien La Presse dirigé par Georges Laguerre, principal organe du boulangisme (16). Il donne à ce journal une chronique quotidienne de cent lignes, qu'on lui interdit cependant de signer, dit-il dans ses souvenirs (17) ; on relève pourtant souvent sa signature quand on dépouille ce journal.

La Presse 22 février 1890
La Presse, directeur : Georges Laguerre, 22 février 1890

 

Paul Brulat a collaboré aux organes de presse suivants : le Journal, L’Événement, La Cocarde de Maurice Barrès à l'automne 1894 (16), la Revue socialiste, La Justice de Clemenceau à la fin de 1897 (16), la Revue indépendante, Les Droits de l’homme, L'Esprit français, Les Maîtres de la Plume, Le Petit Marseillais (collaborateur littéraire).

Il publie deux romans sur le journalisme : Le Reporter (1898) et La Faiseuse de gloire (1900).

C’est donc en intellectuel et écrivain averti, admirateur de Zola et farouche défenseur d’Alfred Dreyfus, qu’il devient l’un des collaborateurs du Carmel en 1916 puis le directeur de le revue culturelle suisse Le Carmel français fin 1917.

Journaliste engagé, Paul Brulat mécontente certains de ses collègues : le 31 janvier 1899, il affronte en duel un homme de confiance de Rochefort, Daniel Cloutier (1862-1902), passionné d'escrime (18).

Paul Brulat a appartenu :

  • au comité de la Société des Gens de Lettres ;
  • à la société "L'Évolution mondiale" ;
  • à la Fédération internationales des arts, des lettres et des sciences (fondée en 1918) ;
  • au Cercle international intellectuel.

Il a fondé la société "Les amis de Jules Princet" (1873-1924, créateur du Théâtre aux Champs, 1906-1914).

Paul Brulat 1932
Paul Brulat, 1932
(Les Feuillets bleus, 22 octobre 1932)

 

 

Brulat dans l'Affaire Dreyfus

Dans ses mémoires, Lumières et grandes ombres (1930), Paul Brulat raconte la scène de la dégradation du capitaine Dreyfus, le 5 janvier 1895 : "Le malheureux officier criait son innocence. - Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent. Un ouragan d'outrages lui répondait : Sale juif, Judas ! Mort au traître ! Tout à coup, j'eus l'intuition que cet homme était sincère... À la fin de mon compte rendu de la dégradation, j'émis l'hypothèse d'une erreur judiciaire. - Est-ce que vous êtes fou ? me demanda Xau (directeur du Journal). Refaites-moi ça ; effacez, du moins, les dernières lignes. - Non, répondis-je, j'ai dit ce que je pense. Mon compte rendu ne parut pas. Je le proposai à d'autres journaux, où il fut également refusé" (19).

 

L'œuvre littéraire

 

L'âme errante  (1892)

C'est l'histoire de Dominique Malaure, esprit tourmenté par la disparition précoce de sa mère, son isolement relationnel, ses crises nerveuses et ses pleurs incontrôlés qui parsèment sa torpeur et son apathie pathologique. Il ne trouve à contourner cette instabilité psychologique que par deux rencontres dans sa vie : celle de Philippon, un condisciple du collège où il est interne ; et celle de madame Menerson (Ellen) avec qui, plus tard, il éprouve un amour - adultère - partagé. Le roman s'achève par la tentative tragique des deux amants d'échapper au malheur des conventions qui s'opposent à leur passion.

L'histoire s'inspire d'un fait réel, l'affaire Chambige : "Le 25 janvier 1888, dans une villa de Sidi-Mabrouk, aux environs de Constantine, l’étudiant Chambige est retrouvé blessé près du cadavre dévêtu de Magdeleine Grille, une femme mariée dont la vertu et la fidélité étaient jusque-là réputées irréprochables. Jugée devant la cour d’assises de Constantine du 8 au 11 novembre 1888, l’affaire fait grand bruit parce qu’elle mobilise deux familles connues et influentes. Au terme du procès, Chambige sera reconnu coupable de meurtre prémédité avec circonstances atténuantes et condamné à sept ans de travaux forcés et un franc de dommages envers la partie civile. Durant les débats, deux lectures de l’affaire s’opposent" (31).

Paul Brulat prend parti pour l'hypotèse de la passion meurtrière de Dominique et Ellen. À la reparution du livre, en 1923, la revue Comœdia rédige une note curieuse qui fait douter que le rédacteur a vraiment lu l'ouvrage... :

  • "Pour être l'une des premières œuvres de M. Paul Brulat, L'Âme errante (qu'on réimprime aujourd'hui) n'apportait pas moins, en son temps, cette vigueur et cette indépendance intellectuelles qui classaient son auteur parmi les écrivains avec lesquels il fallait compter. Fidèle à la tradition des penseurs du XVIIIe siècle, M. Paul Brulat n'a jamais fait un faux pas sur la route qu'il s'est tracée. Ce livre de jeunesse est le roman d'une conscience droite et claire qui, sous le pessimisme apparent, croit en la beauté de l'effort, à son effet bienfaisant sur le destin des hommes" (32).

 

L'âme errante couv 1939

 

 

L'Ennemie  (1896)

Le chroniqueur littéraire du Matin présente ce livre ainsi : "Le nouveau volume de Paul Brulat, L'Ennemie, est une œeuvre sincère et personnelle qui passionnera tous ceux qu'intéresse l'étude vivante des douleurs humaines. Il touche aux plaies les plus vives, aux actualités les plus inquiétantes de la société moderne, en mettant en scène anarchistes, rastaquouères, matamores, aventuriers et tous ceux qui se ruent furieusement à l'assaut de la fortune pour assouvir leurs appétits" (20). Quant au rédacteur de La Justice, journal de Clemenceau, il signale qu'il s'agit de "la conclusion philosophique d'une trilogie où l'auteur raconte l'évolution intellectuelle et morale d'un jeune homme moderne (21).

 

L'Ennemie couv

 

 

Le Reporter  (1898)

Balzac avait dressé un portrait mordant de la presse dans Illusions perdues (1837-1843). Comme disciple de Zola, Paul Brulat la traite en romancier naturaliste et dénonce sa toute puissance (22). Le nouveau roman de M. Paul Brulat est un tableau de mœurs (23).

 

Le Reporter couv

 

 

Violence et raison  (1898)

 

Violence et raison couv

 

 

La Faiseuse de gloire  (1900)

La "faiseuse de gloire", c'est encore la presse. "Brulat y a dénoncé les dangers de la presse actuelle accaparée par des forbans de finance et des brasseurs d'affaires, où l'écrivain, le philosophe, le penseur, ne sont plus rien, devenus esclaves du Capital, comme autrefois ils étaient «domestiques» et pensionnés des Princes, désormais condamnés à la condition de salariés, résignés aux viles servitudes. (...) La Faiseuse de gloire est un roman expérimental, selon la formule un peu étroite, préconisée par Émile Zola, il y a bientôt trente ans ; formule où le génie de l'illustre romancier épique ne put d'ailleurs jamais s'enfermer. Nous y assistons, aux aventures de Pierre Marzans, écrivain honnête, laborieux et digne, qui malgré son talent, ses qualités, est écrasé, persécuté, éconduit par la coalition des pornographes et des médiocres, qui encombrent les rédactions parisiennes. Parce que sa conscience n'est pas à vendre, parce que sa plume n'est point encline à se prostituer, on le chasse de partout, on le rejette comme un pestiféré (24)."

Le même critique, Maurice Le Blond, adresse aussi des objections au récit : "Ce que je reprocherais à Brulat, c'est de n'avoir pas donné aux personnages de son roman un caractère plus général. On sent trop par exemple que Marzans c'est Brulat mais que jamais il n'incarne une collectivité ; je n'ai pas noté une minute où ce personnage paraisse représentatif d'une caste professionnelle, d'une famille de tempéraments quelconque. Voilà un grand défaut pour un romancier, se montrer soi)même dans ses romans avec son teint, sa démarche et sa voix, cela rétrécit toujours le cas, l'émotion, l'intérêt, et quand il s'agit d'une œuvre pamphlétaire, comme celle-ci, le lecteur est toujours tenté de soupçonner des rancunes personnelles, ce qui affaiblit la portée de la thèse" (25).

La Faiseuse de gloire couv   La Faiseuse de gloire couv

 

 

Meryem  (1900)

 

Meryem couv

 

 

La Gangue  (1903)

 

La Gangue couv   La Gangue couv

 

 

 

Eldorado  (1904)

 

Eldorado couv

 

 

 

L'aventure de Cabassou  (1905)

 

L'aventure de Cabassou couv

 

 

 

Histoire populaire de Gambetta  (1909)

 

Histoire populaire de Gambetta couv   Histoire populaire de Gambetta couv

 

 

 

La femme et l'ombre  (1913)

 

La Femme et l'ombre couv

 

 

 

Ne forçons pas notre destin  (1926)

 

Ne forçons pas notre destin couv

 

 

Lumières et grandes ombres  (1930)

Il s'agit des mémoires de Paul Brulat depuis 1885, soit quarante ans de vie parisienne, politique et littéraire, avec l'évocation de nombreuses personnalités  : Émile Zola, Clemenceau, Verlaine, Barrès, Louise Michel, Anatole France, le dramaturge Henry Becque, le député radical Léon Chambige, et encore le boulangisme, l'Affaire Dreyfus... (25)

On y croise aussi Léon Bloy, égal à lui-même, désabusé et féroce, qui lui dit : "J'ai lu votre roman [L'Âme errante] ; c'est un bon début, et il faut bien que la critique, qui a encore un peu d'influence et d'autorité, en lance un ou deux par saison. Elle vous a choisi... Oui, c'est une chance, profitez-en. Vous vous apercevrez plus tard qu'il n'existe que fort peu de relation entre le succès d'une œuvre et sa valeur intrinsèque. Il est dû le plus souvent au scandale, ou à l'argent, ou à la camaraderie, à d'autres causes multiples, au hasard même, est-ce qu'on sait ? (...) En réalité, ce n'est pas une œuvre qui triomphe, c'est un homme, qui connaît son monde et qui sait y faire... Vous, vous êtes un sincère, et vous êtes pauvre ; vous n'êtes pas non plus un habile... La seule chance qui vous reste, pour l'avenir, c'est, quand vous aurez beaucoup produit, beaucoup souffert, qu'on vous sache gré de n'avoir pas le succès que vous méritez. Alors vous désarmerez la jalousie. On vous découvrira de la valeur, parce que vous ne gênerez personne" (34).

 

Lumières et grandes ombres Paul Brulat couverture

 

 

La vie de Rirette  (1932)

 

La Vie de Rirette couv

 

 

Critiques

Paul Brulat a été la cible du prêtre Louis Bethléem qui le cite à charge, dans son Romans à lire et romans à proscrire (1904) : "Disciple de Zola, écrivain agressif qui proclama, à diverses reprises, les droits de la pensée ; écrivain naturaliste" (26).

 

Citations

  • "Rien n'est tel, pour bien écrire, en vers comme en prose, que de sentir et d'avoir vraiment quelque chose à dire", Lumières et grandes ombres. Souvenirs personnels, 1930, p. 69. 

 

Publications

Romans 

  • L'âme errante, 1892.
  • La rédemption, 189527.
  • L'ennemie, 1897.
  • Le reporteur, roman contemporain, 1898.
  • La faiseuse de gloire, 1900.
  • Le nouveau Candide, 1902.
  • La gangue, 1903.
  • Eldorado, 1904.
  • L'aventure de Cabassou, 1905.
  • Beaucoup d'amour pour rien..., 1916.
  • Rina, 1918.
  • La plus belle victoire, 1920.
  • L'étoile de Joseph, 1921.
  • L'amour sauveur, (15 pages) 1921.
  • Ne forçons pas notre destin, 1926.
  • Le passage dangereux, 1928.
  • Le devoir de vivre, 1928.
  • La vie de Rirette, 1932.

Histoire 

  • Histoire populaire de Jules Ferry, 1907.
  • Histoire populaire d'Émile Zola, 1909.
  • Histoire populaire de Gambetta, 1909.
  • Histoire populaire du général Hoche, 1911.
  • Histoire populaire du général Galliéni, 1920.

Contes et nouvelles 

  • Sous la fenêtre, 1896.
  • Méryem, 1900.
  • La femme et l'ombre, 1913.
  • Les destinées, 1921.

Divers 

  • L'affaire Dreyfus. Violence et raison, préface de Georges Clemenceau, 1898.
  • Pensées choisies, 1922.
  • Causerie faite en l'Hôtel du Cercle de la Librairie, 192328.
  • Lumières et grandes ombres. Souvenirs personnels, 1930.
  • La peinture à travers les âges, 193129.

 

Bibliographie

  • L'œuvre de Paul Brulat", Marcel Batilliat, in Monde Nouveau, 15 février 1926
  • "Deux journalistes dans l'Affaire Dreyfus : Louis de Robert et Paul Brulat", Alain Quella-Villéger, actes du colloque "L'Affaire Dreyfus et la presse", Tours 1994, in Littérature et nation, université de Tours, février 1997, p. 91-97.

 

Michel Renard
professeur d'histoire

________________

 

Notes

1 - Registre d'état civil, commune de Saint-Jean-de-Muzols, archives départementales de l'Ardèche.
2 - Chantecler, Tananarive, 4 mai 1931, p. 4 ; L'article rend compte du livre de Brulat, Lumières et grandes ombres, paru l'année précédente.

3 -
Cf. Le Petit Tunisien. Organe des intérêts français et des communes tunisiennes, 18 août 1889 ; il résidait au n° 35 de la rue de l'Ancienne-Douane.

4 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 28.

5 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 43.
6 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 69.
7 -
L'Est républicain, 26 novembre 1925.

8 -
L'Ouest-Éclair, 26 novembre 1925.

9 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 73.

10 -
Archives de Paris, état civil numérisé, V4E 8035.

11 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 186 et 188.

12 -
Journal des débats politiques et littéraires, 20 octobre 1914.

13 -
L'Ouest-Éclair, 5 décembre 1925.

14 -
Extrait d'acte de décès, année 1940, n° 63, service d'état civil, mairie du Chesnay. Paul Brulat est décédé au n° 7 de la rue Bricqueville au Chesnay, mais il habitait à Versailles au n° 36 de la rue de la Paroisse. Sa mort a été déclarée par sa filleule, Hermanes Labbé.

15 -
Sa mort a été annoncée dans certains organes de presse datés du dimanche 18, ou du lundi 19 août 1940 : Lyon-Soir, le salut public, 18 août 1940 ; Journal des Débats politiques et littéraires, 19 août 1940. Cf. également L'Impartial, La Chaux-de-Fonds (Suisse), 19 août 1940.

16 -
Centre d'études du 19e siècle français Joseph Sablé, Toronto (Canada), notice Paul Brulat.

17 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 79.

18 -
Les parlementaires de la Seine sous la Troisième République. II. Dictionnaire biographique, Arlette Schweitz, éd. Publications de la Sorbonne, 2001, p. 152.

19 -
La Tribune juive : organe indépendant du judaïsme de l'Est de la France, 2 janvier 1931, p. 4-5.

20 -
Le Matin, 23 novembre 1896.

21 -
La Justice, 15 décembre 1896.

22 -
Le Reporter, 1898, préface, p. VI.

23 -
La Revue des revues, 1er janvier 1898, p. 95.

24 -
Maurice Le Blond, La Revue naturiste, 15 janvier 1901, p. 39-41.
25 - Antoine Albalat, Journal des débats, 30 mars 1930, p. 3.
26 -
Romans à lire et romans à proscrire. Essai de classification au point de vue moral des principaux romans et romanciers (1500-1928), Louis Bethléem, éd. 1928, p. 97.

27 -
Titre complet : Histoire d'un homme [sous la Troisième République]. La Rédemption.
28 - In Dix causeries françaises faites en l'Hotel du Cercle de la Librairie [Texte imprimé] : 15 décembre 1922-22 juin 1923, p. 248-290 ; la causerie de Paul Brulat date du 25 mai 1923.
29 -
Avec Guillaume Jeanneau, inspecteur des Monuments historiques.
30 - Archives de Paris, registre d'état civil, naissances, XVIIIe arrondissement, année 1896.
31 - Cf. "Une cause passionnelle passionnante : Tarde et l’affaire Chambige (1889)", Jacqueline Carroy et Marc Renneville, Champ pénal/Penal field [en ligne], XXXIVe Congrès français de criminologie, Les criminologiques de Tarde.
32 - Comoedia, 27 février 1923.
34 - Lumières et grandes ombres, 1930, p. 91-92.

 

________________

 

Documents

 

lettre à Ajalbert 1929
Paul Brulat, lettre à Jean Ajalbert, 26 décembre 1929

 

Ajalbert Mystères Goncourt couv 1929

 

 

 

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lundi 22 mai 2017

La Jeunesse de Théophile, de Marcel Jouhandeau

 

 

La Jeunesse de Théophile,

de Marcel Jouhandeau

 

 

Je reprends la matière d'un article que j'ai créé pour Wikipédia. Avant qu'il ne soit gâté par quelque wikipédien tchékiste et ignorant.

________________

Jouhandeau portrait 1921

 

La Jeunesse de Théophile est un roman (1) de Marcel Jouhandeau (1888-1979) publié à la NRF en 1921.

 

ci-contre, Jouhandeau en 1921 :
Les Annales politiques et littéraires,
27 novembre 1921

Titre et avant-propos

Le titre complet est La Jeunesse de Théophile. Histoire ironique et mystique. Un avant-propos de l'écrivain Paul Morand figure dans l'édition de 1948 ; il s'agit de la reprise d'un article paru dans La Nouvelle Revue française le 1er septembre 1921.

Résumé

La Jeunesse de Théophile est l'hallucinante initiation religieuse et mystique (à travers trois étapes : les idoles - la raison - la perfection) d'un jeune garçon dont on ne sait s'il l'a vécue ou en partie rêvée (2). Marcel Jouhandeau évoque le monde des croyances et des traditions d'avant 1914, leur effusion onirique dans l'esprit d'un enfant d'une bourgade ruralo-bourgeoise de la Creuse (Guéret)... ou de nulle part. Car la trame du récit touche à l'universel : comment aimer Dieu (Théo-phile) tout en côtoyant l'hypocrisie des dévots, mais aussi la tentation et le péché ?

 

Guéret place du Marché, Jouhandeau
Guéret, la place du marché, que de fois traversée
par Jouhandeau dans sa jeunesse

 

Personnages

La famille
  • Théophile Brinchanteau.
  • Papa et maman Brinchanteau : parents de Théophile ; le père est boucher, la mère (Marie) a voulu être religieuse ; peu mentionnés.
  • Balsamine : jeune sœur de Théophile ; apparaît peu (p. 4, 40, 88, 122, 137, 142, 146-147, 156, 215).
  • Tante Ursule : tante maternelle de Théophile, choisit son prénom et s'occupe de lui ; sa mort (p. 61-66).
  • Rose : nourrice du petit Théophile.
  • Grand-mère Briochet : mère de maman Brinchanteau et de tante Ursule ; ancienne boulangère ; sa mort (p. 156-158).
  • Oncle Briochet : frère de la mère de Théophile et de tante Ursule (p. 55).
Les êtres singuliers
  • Madame de Quincanmille : douairière (p. 48-49).
  • « L'Idiot » : adolescent qui court les rues (p. 85-86).
  • Madame Verneuil : simple paysanne qui ne se soucie pas du jugement des autres (p. 86).
  • Le père Nadeau : petit vieux de soixante ans qui n'entre dans la ville qu'à la nuit et rassemble « des extrémités du monde tous les fantômes de son imagination » (p. 87).
  • Mademoiselle Marie Duranton qui promène sa mère surnommée « la Chèvre » (p. 89).
  • La femme du plombier : « énorme, elle était plus qu'un être encore humain » (p. 133).
  • Madame de Villemirail (p. 171-173).
  • La marquise des Ursins (p. 174-175).
Les amis
  • Félix : un camarade « vulgaire » de Théophile (p. 73).
  • Théodule : ami de Théophile (p. 111).
Les initiatrices
  • Tante Ursule (p. 15-75).
  • Jeanne, ancienne carmélite (p. 79-164).
  • Madame Alban (p. 167-230).

 

Marcel Jouhandeau, années 1930 jpg
Marcel Jouhandeau, années 1930 (source)

 

Écriture

Composition

Le livre comprend trois parties d'importance à peu près égale (60, 86 et 63 pages), dominées par la figure d'une femme :

  • "Tante Ursule ou l'âge des idoles" ;
  • "Jeanne ou l'âge de raison" ;
  • "Madame Alban ou l'âge de la Perfection".

Chacune des trois parties est composée de nombreux chapitres, respectivement : 43, 43 et 4, ce dernier comprenant 39 articles numérotés en chiffres romains. Ils sont parfois très courts. Cette fragmentation extrême permet de rendre compte du rapport segmenté au temps de l'enfance dans ce que l'écrivain présente comme le propre regard de l'enfant : impressions fugaces, incompréhensions soudainement levées, passage rapide d'une préoccupation à une autre.

Les titres des chapitres relèvent de deux thématiques :

  • profane : lieux, événements, personnages, objets ;
  • religieuse : "le missel", "le tombeau du martyr", "Messe de minuit", "mariage mystique", "Tu délaisseras ton père et ta mère", "Dieu", "la semaine sainte", "le jeudi saint", "Vendredi saint".
Style

Les phrases sont souvent courtes mais s'allongent dans le cours du livre. Les descriptions sont économes d'adjectifs, le rythme rapide et élégant. Les scansions alternent le narratif et le poétique. Le vocabulaire est riche et pourvoit à la rêverie mystique :

« À l'approche de la nuit, certain soir [Jeanne et Théophile] entrèrent dans le cœur du bois et furent par la grande conversation des arbres conduits jusqu'aux arcanes de la Vie. Théophile s'abandonnait à éprouver cette mauvaise conscience de la nature qu'est une forêt.
La cathédrale de Satan soulevait autour de l'homme-jeune ses portiques, ses arceaux, ses flèches, ses fûts de colonnes gigantesques, ses verrières d'or sur azur. Théophile songeait à la multitude des adorations qui se cachent dans une forêt pour êtres impies. L'attouchement empoisonné de l'herbe digitale comme d'un gant violet sur son mollet nu, l'incantation nombreuse des insectes autour de son front le troublaient. Mille pattes velues, hagardes et toutes les bouches des êtres le sollicitaient sous une seule feuille d'acacia. Il était sensible aux mondes très anciens que chacun de ses pas détruisait. Les deux pieds de Théophile reposaient sur une hécatombe d'astres comptés par Dieu et peuplés de mauvais esprits (3). »

La syntaxe manifeste un grand style qui atteint parfois une part d'énigmaticité (4) : "Des bouleaux d'argent et des thuyas-cyprès autour d'un cèdre, quelques saules pleureurs s'y pressaient autour d'une vasque de marbre, où semblait dormir, - au fond de la source, couronnée de nénuphars languissants, l'âme immémoriale de la solitude" (p. 201).

La férocité de certaines descriptions sociales - développées plus tard par l'auteur (Chaminadour) - est déjà présente dans La jeunesse de Théophile. Elle n'est pas subordonnée à un naturalisme même pessimiste, plutôt à un "réalisme magique" (5) voire à un "réalisme mystique" (6).

« Dans la campagne, autour de la ville, - clairsemés, - les villages ressemblaient, affublés de noms bizarres, à des bêtes farouches, assises sur le bord du chemin pour vous voir passer et peut-être vous faire du mal.
Une cour nombreuse y régnait sous le manteau d'un maître inconnu. Des esprits en sortaient régulièrement pour s'en aller par les landes errer avec des troupeaux, devant lesquels il était prudent de fuir. Quelques-uns de ces esprits cachaient des haines, comme des monstres douloureux.
Le monstre qu'on avait vu du haut des remparts enfoui dans l'herbe en enfantait mille autres à son image. Un paysan qui ressemblait à son chien et à ses bœufs, blouse ocre, épaisse comme du cuir, moustache «rouge», poil fauve pendant jusque sur ses sabots, - méditait, en égrenant un chapelet maudit, de brûler la maison de son frère. On disait ces contes d'incendiaires fantastiques la nuit à Théophile, quand la cloche et le clairon l'éveillaient pensif au cœur de l'Enfer (7). »

 

Rue des Pommes à Guéret
boucherie Jouhandeau, rue des Pommes, à Guéret

 

Analyse

Le genre littéraire de La Jeunesse de Théophile s'apparente à l'autopsychographie (8). Une autobiographie traversée par le questionnement mystique et le sens du péché, dans le monde à la fois émerveillé et angoissé de l'enfance. Claude Mauriac qualifie Jouhandeau "d'homme hanté de Dieu" (9).

Mais tout l'univers de l'enfant est hanté de Dieu. Pour André Blanchet, "La Jeunesse de Théophile nous apprend que son auteur fut un premier communiant ébloui pour toujours par l'or des chasubles, des chapes, de l'ostensoir. Toutes les maisons du village se nichaient comme autant d'absidioles au sein d'une cathédrale énorme dont l'église était le tabernacle. Rien n'échappait au sacré. Au-dessus du lit, le crucifix jugeait les actes et jusqu'aux pensées de l'enfant. Sortait-il dans la rue, il croyait entendre l'Éternel appeler chacun par son nom, et chacun répondait «Présent !» Puisque tout déjà était patent au regard de Dieu, l'indiscrétion était impossible" (10).

Le rapport du personnage à Dieu est inscrit dans son prénom : théo-phile = celui qui aime Dieu. Dans son initiation religieuse, celles qui ambitionnent servir de guides à Théophile sont trois femmes.

Tante Ursule

Elle conduit Théophile dans les églises, et les cimetières. Il y découvre les idoles : les statues, les surplis des prêtres en procession avec l'ostensoir (p. 21).

  • Dans un couvent, il entend parler du Bien et du Mal ("deux personnes qu'il n'avait jamais vues") et il répond "oui" à la Supérieure qui lui dit : "Tu seras prêtre, Théophile ?" (p. 24-25). Mais Théophile n'aime pas Dieu car le sens qu'il donne à ce mot est encore borné : "Quand Tante Ursule me dit qu'elle m'aime, c'est qu'elle se dispose à m'ennuyer" (p. 50). Il s'inquiète de l'approche de sa première communion : "Et pourquoi communierais-je, si je n'aime pas Dieu ?" (p. 50).
  • Mais sa première confession à l'aumônier ("Mon père, je n'aime pas Dieu", p. 51) le sauve : "Tu es un vrai chrétien, mon Théo. Il n'y a avait que toi ici pour ce scrupule. Il n'y a que toi dans cette paroisse, crois-moi, qui aimes Dieu et le comprennes. Tante Ursule l'aime moins que tu ne l'aimes et tu le comprends mieux que je ne le connais" (p. 51-52). Théophile devient donc, "sur son prie-Dieu de velours brodé (...) le premier Amant de Dieu" (p. 52).
Jeanne sœur Marie des Anges

La rencontre avec ce personnage est totalement onirique : "Le soir du jour de Félix, Dieu envoya vers Théophile sept jeunes filles pour parfumer son âme et qui le garderaient du premier venu, pendant tout le temps de l'adolescence" (p. 93). Elles le conduisent vers Jeanne, ancienne religieuse carmélite : "Théophile entrait dans un monde nouveau. Rêvait-il ? Cette femme avait revêtu devant lui les grâces étranges des princesses d'autrefois. Le luxe et les délicatesses de son âme désemparaient Théophile (p. 95) (11).

  • Cette partie consacrée au temps passé avec Jeanne est riche en métaphores vétéro ("Tu délaisseras ton père et ta mère") et néo-testamentaires, telle la Montagne (Thabor), les tentations (celle de l'amitié, par exemple), la Semaine Sainte, le lavement des pieds, etc. Mais elle ne présente pas d'unité narrative : les chapitres qui font intervenir Jeanne semblent appartenir au mythe et sont entrecoupés de passages plus prosaïques. Le personnage de Jeanne est ambigu, s'offrant comme intercession vers le mystère divin et mais également comme être de désir : "Jeanne aimait Théophile chaque jour davantage, au détriment de Dieu, et Théophile, découvrant chaque jour davantage en lui-même émerveillé Dieu escorté, oubliant Jeanne pour son Dieu" (p.104).
  • La dernière apparition de Jeanne la mentionne errant dans le cimetière et s'effaçant pour laisser seul Théophile (p. 163). Celui-ci passe alors de la vision réelle d'une très ancienne statue du Christ au somment d'un mur triste à une extase entièrement mystique : "Toute la nature se résumait au centre du mur gris dans le rayonnement de la Blancheur sainte. De loin, c'était à la vision synthétique du Père qu'on participait, on n'apercevait ni les bêtes ni les herbes, ni les dix mille poussières étincelantes et vivantes, on n'apercevait pas la Nature qui est une infime part de la réalité, on n'apercevait plus que la Nature, on n'apercevait que le christ, on apercevait le Règne de la Grâce, où le règne de la Nature, qui est lui-même une infinité de règnes, - est inscrit. Le Père ne voit que le Christ et dans le Christ la Nature toute et chacun des êtres. La terre verdoie. Théophile éprouve une joie divine, agenouillé, ses deux mains brûlantes sur le gazon" (p. 163-164). Le garçon semble enfin parvenu à l'ultime perception des Mystères, mais la science lui fait encore défaut.
Madame Alban

C'est une "dame du meilleur monde" (p. 177) qui aborde Théophile en pleine église, une veille d'Ascension, et lui propose de visiter sa bibliothèque riche d'auteurs mystiques et de philosophes. Elle le reçoit peu après et lui dit : "Jeanne vous aime plus que Dieu. Où est votre souci de la Perfection ?" (p. 79).

  • Jouhandeau semble s'amuser dans cette partie, moins dense religieusement que la précédente. La Perfection est aussi le nom qu'il donne à madame Alban raillant son égoïsme, sa jalousie et ses acrimonies : "Vint le jour où Madame Alban se fâcha des assiduités de Théophile auprès de Placard : «Est-ce la philosophie ou l'abbé qu'il me préfère ?» se demanda-t-elle anxieusement" (p. 194).
  • Madame Alban considère Théophile comme son disciple sur lequel elle exerce un ascendant véritable. Elle entreprend de l'isoler progressivement de tout lien familial et social ("Théophile concevait que, malgré l'apparence, il n'y avait plus désormais aucun rapport véritable entre lui et la société humaine", p. 188), de tout rapport avec l'extérieur ("Il faut que vous haïssiez l'attitude du promeneur. L'homme qui se promène est content de soi, jouit de soi, de l'espace et du temps, comme s'il disposait de l'un et de l'autre (...). Se promener, c'est marcher dans le vide ; marché dans le vide, c'est commencer à choir", p. 202-203), de tout tête-à-tête avec lui-même ("Cette vie intérieure de Théophile faisait du tort à Madame Alban", p. 188).
  • le dessein de Madame Alban pour Théophile relève de l'emprise totale. Elle présente habilement comme un accès suprême à l'abandon de soi en Dieu : "L'union d'âmes est un mystère de plus, disait-elle. Dieu s'apprend à ne pas distinguer les mérites ni les fautes de deux êtres. Leur union, leur unité est dans le regard de Dieu. Il ne faut pas qu'il y ait de secret entre nous. Vous me direz tout le mal que vous voyez en moi et tout le bien que vous pourriez me dissimuler en vous. Nous en sommes venus à ces confins de l'amitié où il ne peut plus y avoir d'humilité ni d'orgueil pour l'un de nous deux en face de l'autre" (p. 185).
  • Mais Théophile découvre l'exclusivisme de Madame Alban à son égard : "Choisissez, Théophile. Monsieur l'Aumônier vous l'ordonne (...) Le sacerdoce ou moi" (p. 222). Se sentant délivré, il finit par la quitter. "Il se mit à courir vers ceux qui l'attendaient, tandis que Madame Perfection se retirait déjà très loin au fond de son souvenir. Les étrangers l'avaient trouvée roide sur le perron derrière lui. Ils l'emportèrent dans une grande maison où il n'y avait personne, avant de refermer sur elle deux grandes portes grises, comme de vieil argent" (p. 230). Cette dernière image renvoie à un passage de l'Ecclésiaste (Ancien Testament) : "...où les deux battants de la porte se ferment sur la rue quand s'abaisse le bruit de la meule, où l'on se lève au chant de l'oiseau, où s'affaiblissent toutes les filles du chant" (12).

 

La Jeunesse de Théophile couv

 

Critique

La publication de La Jeunesse de Théophile a suscité des réactions différentes. Celles-ci ont surtout concerné l'aspect technique du roman sans pénétrer le subtil composé d'ironie et de mystique comme l'indiquait pourtant le sous-titre de l'œuvre.

  • Paul Morand rend compte de La Jeunesse de Théophile dès sa parution, sans guère se prononcer sur le fond : "Le livre de Marcel Jouhandeau parcourt toute une gamme, depuis les sains et crus bariolages du début jusqu'aux nuances les plus faisandées. L'auteur s'y meut avec aisance, bien qu'il penche par instants vers une préciosité d'images qui, appliquées à des scènes de vie simple, produisent toujours un douloureux effet. Mais son délicieux livre, d'un mérite certain, doit être choisi, lu et agréé." (13)
  • Dans l'Humanité du 4 décembre 1921, Marcel Martinet livre une critique plus informée : "On a trop peu parlé de ce livre, paru depuis plusieurs mois déjà. C'est un livre remarquable, et l'auteur est quelqu'un. Théophile est un enfant de petite bourgeoisie commerçante de province : à la fois n'importe quel enfant, et un être singulier, refermé sur lui-même et s'y cachant d'âpres extases ; cet aspect étrange s'accentue en raison du milieu clérical où il vit et où il est la proie d'une curieuse matrone érotico-mystique. La valeur et l'intérêt de l'ouvrage, qualités et défauts, viennent d'une grande harmonie entre le sujet et la manière dont il est traité : construction pour ainsi dire algébrique et analyse minutieuse du détail, correspondant à l'ardeur sèche et défiante de cette âme d'enfant ; parfois une sorte d'effusion contrainte et des ébauches de sourires pincés ; le style est pareillement surveillé, et comme dessiné et colorié avec une précision d'enlumineur". (14)
  • André Thérive formule plusieurs objections relatives au style mais aussi au contour du personnage : "Marcel Jouhandeau (...) a de l'esprit et le souci de la singularité, sans parler de son observance scrupuleuse de cette mode qui exige une sobriété précieuse et elliptique, des juxtapositions de phrases menues, à la syntaxe pauvre. La Jeunesse de Théophile serait peut-être un livre agréable si précisément cette mode n'y régnait avec despotisme, servie par une affectation qu'il est permis de trouver juvénile." Quant à la figure de Théophile, André Thérive l'estime trop énigmatique, sinon fantomatique : "Cette œuvre, qui a pour sujet une vie d'enfant et de jeune homme, contient du reste mille jolis détails, sans une seule ligne générale : telle est l'effet du propos de l'auteur. Il n'y a au cours du récit qu'impressions curieuses, sensations fugitives, et tous les modes de la passivité ; mais d'âme nullement. (...) En l'espèce, il y a un petit roman véritable dans l'histoire incohérente de Théophile : ce sont ses amours de jeune clerc avec une certaine Mme Alban, quinquagénaire hydropique et mystique : or nous n'y comprenons guère davantage qu'à ses aventures de bébé, lesquelles au moins n'ont pas besoin d'être comprises. C'est que le personnage n'existe pas en tant qu'homme, ni ceux qui gravitent autour de lui. Je défie qu'on trouve dans cette histoire, à demi polissonne, le moindre sentiment naturel, le moindre conflit de passions et de scrupules (...)". (15)
  • En 1937, Pierre Vacquin (1902-1958) estime que toute l'œuvre de Jouhandeau procède des premières lignes de La Jeunesse de Théophile : "S'il est vrai que les sensations premières dont s'imprègne l'esprit de l'enfant marquent profondément l'homme pour la vie entière et d'autant plus profondément que son appareil sensoriel est plus perfectionné donc plus délicat, toute l'œuvre de Marcel Jouhandeau est issue de ces quelques lignes où nous trouvons la source de ce climat particulier, qui unit La Jeunesse de Théophile à son dernier livre Le Saladier d'un lien subtil, ténu comme un fil de lune, permanent dans ses méandres et ses propres différences et qui nous permet de suivre à la trace les manifestations de son incontestable, bien qu'inquiétant, génie". (16)

 

Éditions

La Jeunesse de Théophile a connu de nombreuses éditions depuis 1921 (au moins quatre cette année-là). En 1948, Gallimard ressort le titre en indiquant qu'il s'agit de la 5e édition. (17) En 1998, il est accueilli dans la collection L'Imaginaire.

 

Bibliographie

 

En ligne

 

Michel Renard
professeur d'histoire

 

Notes

1 - Jouhandeau refusait la notion de roman, il se disait "chroniqueur", attaché à "la réalité, à la vie telle qu'elle se présente devant moi". Cf. "Les Jouhandeau", émission de la Radio Télévision suisse romande, 17 janvier 1963 ; réalisateur : Maurice Huelin [archive].
2 - Cette imbrication n'est pas réservée à La Jeunesse de Théophile : «L'oœuvre fictionnelle de Marcel Jouhandeau est marquée par une ambiguïté essentielle, consistant en l'effacement des frontières entre fiction et réalité, entre imagination et fait réel», Geert Missotten, «L'écriture et la vie dans l'instant : Marcel Jouhandeau et Don Giovanni», Revue belge de philologie et d'histoire, 1998, vol. 3,  n° 76, p. 745.
3 - La Jeunesse de Théophile, éd. L'Imaginaire/Gallimard, 1998, p. 100.
4 - Sur la notion d'énigmaticité, cf. Jean Bessière, L'énigmaticité de la littérature - Pour une anatomie de la fiction au XXe siècle, 1993.
5 - Jacques Ruffié, "Jouhandeau et les mythes", Sur Marcel Jouhandeau. Analyses littéraires, témoignages, anecdotes, Presses universitaires de Limoges, 1992, p. 106.
6 - Edmond Jaloux, "L'évolution du roman français", dans Prévost (J.), éd., Problèmes du roman, Lyon, Confluences, 1943, p. 25-35.
7 - La Jeunesse de Théophile, éd. L'Imaginaire/Gallimard, 1998, p. 79.
8 - Jean Gaulmier, "Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, 1975", Revue d'histoire littéraire de la France, novembre 1977, p. 1041.
9 - Claude Mauriac, "Algèbre des valeurs morales par Marcel Jouhandeau", La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages, novembre 1935, p. 112.
10 - André Blanchet (1899-1973), "L'imposteur ou l'apothéose de Marcel Jouhandeau", Études, revue jésuite, juillet 1950, p. 91.
11 - Théophile est alors âgé de onze ans (p. 99).
12 - Jacques Ruffié, "Jouhandeau et les mythes", Sur Marcel Jouhandeau. Analyses littéraires, témoignages, anecdotes, Presses universitaires de Limoges, 1992, p. 97.
13 - La Nouvelle Revue française, 1er septembre 1921, p. 357-358.
14 - Marcel Martinet, "La vie intellectuelle. Les livres", L'Humanité, 4 décembre 1921.

15 - André Thérive, La Revue critique des idées et des livres, octobre 1921, t. 33, n° 193, p. 164-175.
16 - Pierre Vacquin, La Renaissance de l'art français et des industries de luxe, janvier 1937, p. 57.
17 - http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32291005t.

 

 

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dimanche 21 mai 2017

Albert Hennequin

La Terre poitevine couv

 

 

Albert Hennequin,

poète et critique littéraire

1885-1967

 

Je reprends la matière d'un article que j'ai créé pour Wikipédia. Avant qu'il ne soit gâté par quelque wikipédien tchékiste.

________________

 

Albert Hennequin ou Albert-F. Hennequin (1884-1967) est un poète et critique littéraire français.

 

Biographie

Fernand Marie Albert Hennequin est né le 18 mai 1884 à Poitiers. Il a pour père Louis Narcisse Hennequin, âgé de trente-et-un ans à la naissance de son fils, adjudant au 33e régiment d'Artillerie à Poitiers ; et pour mère Célestine Bert, âgée de dix-neuf ans (1).

Lycée à Poitiers. Étudiant en lettres, en 1904 (2). Appartenant à la classe 1904, il est ajourné en 1905 et 1906 et déclaré "bon" en 1907. Il est incorporé au 32e régiment d'Infanterie à Châtellerault le 16 octobre 1907, mais réformé le 21 du même mois. N'ayant pas dix jours de "présence sous les drapeaux", il n'obtient même pas le "certificat de bonne conduite". Sa réforme est justifiée médicalement par une "tuberculose pulmonaire (2).

caserne de Laage, Châtellerault
Albert Hennequin est resté moins de dix jours dans cette caserne en 1907

 

Le 3 novembre 1906, il se marie avec Jeanne Catherine Hélène Rapnouil, aux Lèches, en Dordogne (1).

Albert Hennequin a été répétiteur aux lycées de Poitiers (3),  de Meaux (4). Puis professeur au lycée Michelet à Vanves (5).

En 1967, il habite à Vanves au n° 16 de l'avenue Victor-Hugo (6).

Albert Hennequin meurt le 8 août 1967, à Vanves (7). Il est retraité de l'Éducation nationale.

acte de décès Albert Hennequin
acte de décès d'Albert Hennequin, 8 août 1967

 

L'œuvre littéraire

Selon Charles-Emmanuel Curinier, dans la Revue moderne des arts et de la vie, Albert Hennequin "était encore sur les bancs du lycée lorsqu'il écrivit ses premiers poèmes" (8). Les débuts poétiques de l'âge adulte sont jugés diversement.

On a parfois rangé les écrits d'Albert Hennequin sous la rubrique d'une "savoureuse poésie de terroir" (9), parce qu'elle s'attache à des lieux. Mais cela n'en fait pas une poésie simpliste. Dans la Revue savoisienne, on y voit un mélange des "influences du Parnasse et du Symbolisme" (10).

La Brise revue littéraire
La Brise, revue littéraire, Brive, janvier 1913

Albert-F. Hennequin a collaboré à La Brise, revue littéraire qui paraissait à Brive (Corrèze) et dans laquelle l'écrivain Francis Carco fit paraître ses premiers essais lyriques (11).

Il est également collaborateur littéraire de la revue Limoges illustré, au Mercure de France, à La Plume, La Vie, Le Beffroi, Le Divan, Poésie, La Revue des poètes, La Revue littéraire de Paris et de Champagne, Le Soc, Le Penseur, Poesia, La Revue du Bas-Poitou, les Cahiers de Mécislas Golberg (12), encore, à la Revue moderne des arts et de la vie, dirigée par Charles-Emmanuel Curinier (8).

Limoges illustré 1er mai 1915
Limoges illustré, 1er mai 1915

Revue Moderne des arts et de la vie, 1921
Revue Moderne des arts et de la vie, janvier 1921

Il fut lauréat du concours Andrevetan de poésie, organisé par l'Académie florimontane, en 1912. Lauréat du Prix Émile Zola en 1916, et du Prix Théodore-Véron en 1920, décernés tous deux par la Société des Gens de Lettres (8) (13). Il appartient d'ailleurs lui-même à cette Société où ses parrains ont été Henri de Régnier et André Foulon de Vaulx (8).

Le célèbre journal culturel Comœdia, sous la plume d'André Foulon de Vaulx, dresse un portait du poète, alors âgé de quarante ans. Pour lui, il s'agit de :

«l'un de nos plus délicats paysagistes en vers. Il n'est pas un froid descriptif, mais un peintre de la nature des plus sensibles et des plus vrais. Sans parler de quelques essais de jeunesse, il faut citer trois recueils : La viole d'ébène, La terre poitevine et La hotte des simples. La plupart de ses poèmes sont des tableautins campagnards d'un art attentif et fin, d'un métier sûr.
L'auteur a trouvé des mots très justes, des vers très expressifs et évocateurs pour dire les bois mouillés par les averses d'octobre, la langueur de la forêt agonisante, l'effeuillaison des taillis décolorés et aussi la neige des vergers au printemps, les ruisseaux obstrués de cressons ou la fraîcheur des sentiers où pointent les fraises. Son œuvre sent tour à tour la mousse humide, la luzerne fauchée. certains de ses poèmes, dont la mesure est en parfait accord avec les paysages sobres et tempérés de son pays seraient dignes de figurer dans une anthologie à côté des poèmes charentais d'André Lemoyne.
M. Albert Hennequin aime la netteté, la précision ; sa manière est probe et soigneuse ; le Poitou a trouvé en lui un chantre ému, sincère et pénétrant» (14).

 

Publications

Poésie

  • La Plainte sur la grève, poème, 1902.
  • Le Dit de la folle fille, poème libre, 1904.
  • La viole d'ébène, poèmes, 1899-1904, préface de Stuart Merrill, Niort, 1904.
  • À l'Aiguail, poésies, 1908.
  • La terre poitevine, éd. Georges Crès, 1912.
  • À Mélusine, 1918.
  • La Hotte de Simples, 1920.
  • Bucoliques françaises, xxx
  • Douce France, 1946.
  • Mon bon chien, poème, 1948.
  • À la vesprée, 1968.
  • Choix de poésies, 1969.

Critique littéraire

 

Notes

1 - État civil de Poitiers, naissances de l'année 1984, archives départementales de la Vienne.
2 - Registre matricule militaire, classe 1904, n° 1391, archives départementales de la Vienne.
3 - Cf. Journal officiel de la République française. Lois et décrets, 11 septembre 1920, p. 13316.
4 - Revue savoisienne, 1913, p. 207.
5 - Annuaire général des lettres, 1933, p. 899.
6 - BnF, catalogue général.
7 - Acte de décès, état civil, mairie de Vanves (copie reçue en réponse à ma demande ; la date de décès d'Albert Hennequin était jusqu'alors inconnue).
8 - Revue moderne des arts et de la vie, 30 janvier 1921, p. 23-24.
9 - Édouard Michaud, Limoges illustré, 15 avril 1910, p. 3364.
10 - "Étude sur les concours de poésie de l'académie florimontane de 1873 à 1913", G. Martin, professeur agrégé au lycée Berthollet à Annecy, Revue savoisienne, 1913, p. 147.
11 - La Revue limousine : revue régionale illustrée, 1er octobre 1926, p. 151 : "C'était en 1907. Francis Carco avait alors dix-huit ans. Charmante époque. Nous avions alors comme collaborateurs à La Brise, Henri Bachelin, qui fut prix Vie Heureuse, Hélène Seguin, prix Femina, Paul Géraldy, Joseph Ageorges, Albert Hennequin, etc."
12 - Cf. Mécislas Golberg.
13 - Le Temps, 20 décembre 1920.
14 - Comœdia, 13 mars 1925, p. 2.

 

Liens

Michel Renard

 

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