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Malraux et Senghor sur l'art

Hôtes de passage, 1975

 

- Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé, qu’Apollinaire chante les fétiches de bois, pour que l’art de l’Occident consente, après deux mille ans, à l’abandon de la physeos mimésis : l’imitation de la nature…

La citation me surprend. Je réponds ce que j’ai écrit naguère : qu’à mon avis, l’abandon de la référence à la nature, dans l’art, ressuscite la référence au sacré ; et que la sculpture grecque, à mes yeux, n’a pas apporté l’imitation de la nature (en quoi la Coré boudeuse, et même la Vénus de Milo sont-elles plus «réalistes» qu’une statue égyptienne ?) mais la victoire de l’idéalisation sur la spiritualisation.

- Il est possible, dit-il, que l’entrée de notre art ait été préparée par d’autres. Je ne connais pas l’histoire de l’art comme vous. Je crois à notre aptitude à découvrir le surnaturel dans le naturel. Et en face de Byzance, l’Afrique est d’une liberté !... La nature est moins transfigurée à Byzance que chez nous. Nous avons remplacé la raison-œil par la raison-toucher. Nous seuls.

- L’influence principale de votre sculpture sur la nôtre me paraît celle de la liberté. Mais les masques ont aidé – plus qu’aidé ! – à substituer à notre héritage méditerranéen celui des hautes époques, depuis la sculpture sumérienne jusqu’à la sculpture romane.

- Je suis moins frappé que vous par cette action sur le passé, parce que j’ai la charge du présent, et, si Dieu le veut, de l’avenir. Remplacer l’esprit d’imitation par l’esprit de création, telle a été l’action constante de la Négritude. Contrairement à l’opinion stupide des coloniaux. Je veux que le Nègre nouveau en prenne conscience.

- Un seul des artistes qui vous écouteront demain à l’exposition serait-il capable de créer un masque ? Je crois qu’aucun de mes amis africains : écrivains, poètes, sculpteurs, ne ressent l’art des masques ou des Ancêtres comme les sculpteurs qui ont créé ces figures. Aucun d’entre nous, Français, ne ressent les Rois du Prtail de Chartres comme le sculpteur qui les a créés. Pour l’Africain qui sculptait des masques, ne se référait-il pas au surnaturel, dont vous parliez, non à une qualité esthétique ?

- La qualité esthétique était le moyen d’expression de son surnaturel. Comme dans vos Rois de Chartres. C’est pourquoi j’ai confiance en cette exposition, et en tout ce que je tente ici.

- Le Musée Imaginaire existe pour tous les artistes…

- Les nôtres dialoguent avec l’art universel d’une certaine façon, par une certaine voie. Il ne faut pas que nos sculpteurs se mettent à vouloir sculpter de nouveaux mesques, vous avez raison ! Il faut que, dans l’art universel, ils se sentent chez eux autant que vous, à leur manière. Il faut qu’ils sachent que la violence de l’émotion, qui est l’Afrique, leur a été donnée plus qu’à tous les autres. Les masques vont mourir, mais l’Afrique n’acceptera pas longtemps l’art moderne occidental. Nous savons que toute la Naturte est animée d’une présence humaine, nous finirons bien par la saisir !

André Malraux, Hôtes de passages, 1975,
p. 31-34

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Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

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Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

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Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

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"Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé..."

 

masque baoulé ex-collection Picasso
masque baoulé, ex-collection Picasso

 

 

"Il a fallu, dit-il, (...) qu’Apollinaire chante les fétiches de bois..."

 

fétiche de bois Congo
fétiche de bois, Congo, fin XIXe siècle

 

 

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