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La septième fonction du langage

Qui a tué Roland Barthes ?

Laurent Binet (2015)

 

Je me suis délecté en lisant La septième fonction du langage de Laurent Binet (2015, mais lu en poche, éd. 2016).

L’idée de départ : la mort de Roland Barthes, renversé par une voiture le 25 février 1980 devant le Collège de France, ne serait pas un accident – aussi déplorable que celui de Camus vingt ans plus tôt - mais un assassinat.

Barthes
Roland Barthes (1915-1980)

Le motif ? Le vol d’un écrit secret du linguiste Roman Jakobson que portait sur lui le grand sémiologue. Cet écrit intéresse les politiques et les intellectuels versés dans la linguistique, les théories du langage, la French Theory. Ce serait la septième fonction du langage, censée assurer au détenteur de ses secrets le pouvoir rhétorique absolu et donc tous les pouvoirs possibles.

Deux enquêteurs partent à sa recherche : Jacques Bayard, flic de droite, caustique et conservateur, et Simon Herzog (S.H. comme Sherlock Holmes, dit Laurent Binet dans une interview), jeune universitaire sémiologue à Paris VIII-Vincennes, capable de décrypter cet univers pour le commissaire.

 

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Umberto Eco (1932-2016)

Leurs investigations les mènent à Bologne rencontrer Umberto Eco, sur le campus de l’université Cornell à Ithaca (États-Unis), à Venise, puis à Paris en mai 1981.

En réalité, l’enquête policière bien menée jusqu’au bout avec un dénouement magistral, laisse une large place aux pérégrinations à travers les milieux politiques (la garde rapprochée de Giscard en fin de mandat présidentiel, le staff de Mitterrand qui se demande comment en faire un homme qui passe à la télé) et les clans intellectuels formés autour de Foucault, Derrida, Deleuze, Guattari, Althusser, Lacan, Sollers et Kristeva, Cixous, Todorov, BHL… au contact des milieux universitaires de la gauche américaine (Chomsky, John Searle, Paul de Man, David Lodge/Morris Zapp, Judith Butler…).

 

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campus de l'université de Cornell à Ithaca

Passent également dans cette formidable histoire : Andropov, les services secrets bulgares, deux anges protecteurs japonais, les vedettes du tennis mondial de cette époque, les réminiscences de la bataille de Lépante, le cinéaste Antonioni et Monica Vitti, etc.

 

le Logos Club

Et une organisation secrète à la Da Vinci Code, appelée le "Logos Club" où s’affrontent par joutes oratoires des candidats à l’élévation hiérarchique dans cette société mystérieuse dirigée par le Grand Protagoras, inconnu du public.
La dispute, à Venise, entre Simon Herzog et un Napolitain autour de la question «Classique et Baroque» est époustouflante d’érudition et de stimulation intellectuelle !

 

carnaval_Venise

 

L’épopée est fictionnelle bien sûr – notamment dans le destin de certains personnages comme Derrida -, mais les détours par les théories en vogue dans les années 1960-1970 sont incitatifs à la curiosité. Laurent Binet se situe à la croisée entre l’admiration et la dérision.

 

Où est passée la French Theory ?

J’ai moins aimé ses interviews où il explique que le niveau intellectuel de ces penseurs était sans comparaison avec les propos d’un Finkielkraut ou d’un Zemmour obsédés par une identité nationale refermée sur elle-même.

Laurent Binet est encore gauchiste – ça lui passera sûrement. Réfléchir à l’identité nationale n’est pas se replier sur soi mais penser le rapport de l’universalité et de la spécificité française au reste du monde. N'est-ce pas un sacré décodage contre l'empire d'une mondialisation voulant réduire les êtres humains à des individus sans histoire ni géographie ?

Quant à la postérité de la French Theory qui nous aurait appris à décrypter les postures de pouvoir derrière les discours politiques ou intellectuels, on peut se demander où elle est passée...

La dernière campagne électorale a bien été le triomphe absolu de l’hébétude et du crétinisme devant les manipulations de langage des médias et les simulacres macroniens.

Qui a tué Roland Barthes ? En 2017, on peut dire que Macron est bien le nouvel assassin de l’auteur des Mythologies.

Cela n’enlève rien au formidable plaisir ressenti à chacune des 478 pages de ce livre.

Beaucoup de culture, beaucoup d’humour et de moquerie, beaucoup de rythme. Un univers brillant et frénétique. Des allusions subtiles et des clins d’œil savoureux. Une vraie histoire, pas seulement policière. Une belle littérature.

 

Michel Renard
12 octobre 2017

 

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le clin d'œil au Nom de la rose

 

«Que savez-vous de la septième fonction du langage ?» Simon, brumeux, ne réalise pas tout de suite que ce n'est pas Bayard mais [Umberto] Eco qui pose la question. Bayard se tourne vers lui. Simon se rend compte qu'il tient toujours Bianca par la main. Eco regarde la jeune fille d'un air légèrement libidineux. (Tout semble léger).

Simon essaie de se rassembler : «Nous avons tout lieu de croire que Barthes et trois autres personnes ont été tués à cause d'un document relatif à la septième fonction du langage.» Simon entend sa propre voix en ayant l'impression que c'est Bayard qui parle.

Eco écoute avec intérêt l'histoire d'un manuscrit perdu pour lequel on tue. Il voit passer un homme avec un bouquet de roses à la main. Son esprit vagabonde une seconde, traversé par la vision d'un moine empoisonné.
(Laurent Binet, La septième fonction du langage, p. 248-249)

 

  • Frère Guillaume de Baskerville s'adressant à l'abbé : "Lui aussi a le doigt norci. Tous trois sont morts à cause d'un livre qui tue. Ou pour lequel on tue. Aussi, je vous conjure de me permettre d'accéder à la bibliothèque". (extrait du film Le Nom de la rose, de 1.01.52 à 1.02.05, sorti en 1986 ; d'après le livre d'Umberto Eco, 1980, trad. fra. 1982)

 

Nom_de_la_Rose_extrait_4  Nom_de_la_Rose_extrait_1

 

Nom_de_la_Rose_extrait_2  Nom_de_la_Rose_extrait_3

 

 

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la septième fonction du langage

 

Simon ne veut pas faire à Eco l'injure de lui rappeler qu'il n'y a que six fonctions du langage dans la théorie de Jackobson ; Eco le sait parfaitement mais, selon lui, ce n'est pas tout à fait exact.

Simon concède qu'il y a bien une esquisse de «fonction magique ou incantatoire» dans l'essai de Jakobson, mais il rappelle à Eco que celui-ci ne l'a pas jugée assez sérieuse pour la retenir dans sa classification.

Eco ne prétend pas que la fonction «magique» existe à proprement parler et cependant on pourrait sans doute lui trouver, dans le prolongement des travaux de Jakobson, quelque chose qui s'en s'inspire.

Austin, un philosophe britannique, a en effet théorisé une autre fonction du langage qu'il a baptisée «performative» et qu'on peut résumer par la formule : «Quand dire, c'est faire».

Il s'agit de la capacité qu'ont certains énoncés de réaliser (Eco dit «actualiser») ce qu'ils énoncent par le fait même de l'énoncer. Par exemple, lorsque le maire dit «je vous déclare mari et femme», ou lorsque le suzerain adoube en prononçant les mots «je te fais chevalier», ou lorsque le juge dit «je vous condamne», ou encore lorsque le président de l'assemblée dit «je déclare l'assemblée ouverte», ou simplement quand on dit à quelqu'un «je te le promets», c'est le fait même de prononcer ces phrases qui fait advenir ce qu'elles énoncent.

D'une certaine manière, c'est le principe de la formule magique, la «fonction magique» de Jakobson. (...)
Bayard laisse Simon mener la conversation.
Simon connaît les théories d'Austin mais ne voit pas là matière à tuer des gens.

Eco dit que la théorie d'Austin ne se limite pas à ces quelques cas mais qu'il l'a étendue à des situations linguistiques plus complexes, lorsqu'un énoncé ne se contente pas d'affirmer quelque chose sur le monde mais vise à provoquer une action, qui se réalise, on non, par le simple fait que cet énoncé est formulé. Par exemple, si quelqu'un vous dit «il fait chaud ici», il peut s'agir d'une simple constatation sur la température mais vous comprenez en général qu'il escompte de l'effet de sa remarque que vous alliez ouvrir la fenêtre. De même, quand quelqu'un demande «Vous avez l'heure ?», il attend comme résultat à sa question non pas que vous répondiez par oui ou par non mais bel et bien que vous lui donniez l'heure. (...)

 

Umberto Eco (2)
«Or, imaginons une fonction du langage...»

 

Eco poursuit ses explications : «Or, imaginons un instant que la fonction performative ne se limite pas aux quelques cas évoqués. Imaginons une fonction du langage qui permette, de façon beaucoup plus extensive, de convaincre n'importe qui de faire n'importe quoi dans n'importe quelle situation». (...)

«Celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d'une telle situation serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance n'aurait aucune limite. Il pourrait se faire élire à toutes les élections, soulever les foules, provoquer des révolutions, séduire toutes les femmes, vendre toutes les sortes de produits imaginables, bâtir des empires, escroquer la terre entière, obtenir tout ce qu'il veut en n'importe quelle circonstance».

Bayard et Simpon commencent à comprendre.
Bianca dit : «Il pourrait détrôner le Grand Protagoras et prendre la tête du Logos Club».

Eco lui répond, débonnaire : «Eh penso di si».
Simon demande : «Mais puisque Jakobson n'a pas parlé de cette fonction du langage...»
Eco : «Peut-être qu'il l'a fait, in fin dei conti ?» Peut-être qu'il existe une version inédite des Essais de linguistique générale dans laquelle il détaille cette fonction ?

(Laurent Binet, La septième fonction du langage, p. 249-252)

 

Quand dire c'est faure  John Langshaw Austin
John Langshaw Austin (1911-1960)

 

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palais vénitien (2)
un jouteur du Logos Club dans un palais vénitien ?

 

Protagoras
Protagoras

 

 

Barthes et Foucault 23 février 1978
Barthes et Foucault, 23 février 1978 (source)

 

Deleuze Foucault Derrida
Gilles Deleuze (1925-1995), Michel Foucault (1926-1984), Jacques Derria (1930-2004)

 

Roman_Jacobson
le linguiste Roman Jakobson (1896-1982)

 

Solers_Kristeva
Philippe Sollers et Julia Kristeva en 1980

 

librairie_Duke_University
la French Theory à la librairie Duke University (source)

 

 

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