dimanche 28 juin 2020

Le Rouge et le Noir, de Stendhal, condamné vivement par Victor Hugo

Hugo et Stendhal

 

 

 Le Rouge et le Noir, de Stendhal,

condamné vivement par Victor Hugo

récit tiré de Rochefort, Les Aventures de ma vie  (1896)

 

En revanche, l’intransigeance de ses condamnations était irréductible. J’essayai de lui faire lire Le Rouge et le Noir qu’il prétendait ne pas connaître, ce qui m’étonna fortement, étant donné le soin avec lequel il se tenait au courant du mouvement littéraire contemporain - bon ou mauvais. Un matin, Charles [fils aîné de Victor Hugo] entra dans ma chambre et me dit tristement :

«Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard.»

Je savais ce que signifiait cette communication. C’était une invitation à me préparer à l’assaut qui me serait livré pendant le déjeuner. Et, en, effet, Victor Hugo commença l’attaque comme s’il avait été appelé en consultation pour juger de mon état mental.

«J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ?

- Oui, fis-je, ce n’est pas écrit, je le sais, mais tel qu’il parle et se comporte, le personnage de Julien Sorel n’en est pas moins le type où se résument toutes les passions, toutes les audaces, toutes les ambitions et aussi toutes les incohérences et les violences des hommes à tempérament ? Tous les jeunes gens, à un moment donné, ont été plus ou moins Julien Sorel. Sans quoi, comment expliqueriez-vous le succès du livre, qui a passionné déjà deux générations ?

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- Moi, s’obstinait Victor Hugo, je ne me passionne pas pour des fautes de français. Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent.»

Et il me développa cette théorie :

«Voyez-vous, les seules œuvres qui aient une chance de traverser les âges sont les œuvres vraiment écrites. Croyez-vous que si Candide de Voltaire, était du même style que Le Rouge et le Noir, nous le lirions encore ? Montesquieu reste parce qu’il écrit. M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .»

Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense.»

Je crus d’abord, je m’en accuse, à quelque accès de dénigrement intéressé de la part d’un homme qui, si indiscuté qu’il fût, se sentait offusqué par la notoriété d’autrui. Je reconnus vitre mon erreur. Je fis tous mes efforts pour relire Balzac et, en effet, l’indigence de la phrase et les solécismes dont fourmillent ses meilleurs romans me le firent peu à peu tomber des mains.

Quant à l’ouvrage de Stendhal, à ce point célèbre, cité et commenté qu’il s’en est fondé le dîner des «Rougistes» ; je regrettai amèrement, quand je voulus le recommencer, de ne pas être resté sur ma première lecture comme sur ma première impression. Je défie un homme de lettres ayant tant soit peu le respect et l’amour de la forme d’aller au-delà du troisième chapitre.

Ce qui probablement a exalté les imaginations des jeunes gens studieux et pauvres, c’est la témérité amoureuse de ce petit professeur se donnant à lui-même la tâche de séduire d’abord la mère des deux enfants qu’il instruit, puis la fille du gentilhomme chez lequel il est placé comme secrétaire. C’est en somme la revanche de l’habit usé contre l’habit neuf.

Mais quand nous débutions dans la vie, à l’âge où on mord dans toutes les pommes et où on dévore tous les livres, nous sautions par-dessus les imperfections qui déshonorent celui-là, et au quartier Latin il n’y avait pas de mon temps un étudiant ou un petit répétiteur qui ne se dît en pressant le livre sur son cœur : «Dieu ! que je voudrais être, Julien Sorel !»

Victor Hugo évoluait dans un milieu où il lui était où il lui était très malaisé de comprendre cet état d’âme. Il n’était frappé dans Le Rouge et le Noir que des barbarismes et des pataquès. Malheureusement il faut reconnaître qu’ils y sont nombreux. Pour ce qui est de lui-même, il offrait les contrastes les plus surprenants. Ce poète si respectueux, ce romancier consciencieux et exact au point de verser quelquefois des torrents d’érudition dans un seule chapitre, une fois sa page écrite et son vers ciselé, s’en inquiétait aussi peu que s’ils avaient dû moisir éternellement dans son tiroir. De ma vie je ne l’ai entendu citer un seul de ses alexandrins et je ne suis pas bien sûr qu’il ne les ait jamais relus.

Henri Rochefort, Les Aventures de ma vie (1896),
éd. Mercure de France, 2005, p. 176-178.

 

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entre 1866 et 1871, la famille Hugo demeure épisodiqiuement 4, place des Barriades à Bruxelles ;
Henri Rochefort y a été accueilli

 

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Henri Rochefort

 

 

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Posté par michelrenard à 06:27 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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