jeudi 12 octobre 2017

La septième fonction du langage. Qui a tué Roland Barthes ? - Laurent Binet (2015)

La_septie_me_fonction_du_langage_Laurent_Binet_couv

 

 

La septième fonction du langage

Qui a tué Roland Barthes ?

Laurent Binet (2015)

 

Je me suis délecté en lisant La septième fonction du langage de Laurent Binet (2015, mais lu en poche, éd. 2016).

L’idée de départ : la mort de Roland Barthes, renversé par une voiture le 25 février 1980 devant le Collège de France, ne serait pas un accident – aussi déplorable que celui de Camus vingt ans plus tôt - mais un assassinat.

Barthes
Roland Barthes (1915-1980)

Le motif ? Le vol d’un écrit secret du linguiste Roman Jakobson que portait sur lui le grand sémiologue. Cet écrit intéresse les politiques et les intellectuels versés dans la linguistique, les théories du langage, la French Theory. Ce serait la septième fonction du langage, censée assurer au détenteur de ses secrets le pouvoir rhétorique absolu et donc tous les pouvoirs possibles.

Deux enquêteurs partent à sa recherche : Jacques Bayard, flic de droite, caustique et conservateur, et Simon Herzog (S.H. comme Sherlock Holmes, dit Laurent Binet dans une interview), jeune universitaire sémiologue à Paris VIII-Vincennes, capable de décrypter cet univers pour le commissaire.

 

Umberto_Eco
Umberto Eco (1932-2016)

Leurs investigations les mènent à Bologne rencontrer Umberto Eco, sur le campus de l’université Cornell à Ithaca (États-Unis), à Venise, puis à Paris en mai 1981.

En réalité, l’enquête policière bien menée jusqu’au bout avec un dénouement magistral, laisse une large place aux pérégrinations à travers les milieux politiques (la garde rapprochée de Giscard en fin de mandat présidentiel, le staff de Mitterrand qui se demande comment en faire un homme qui passe à la télé) et les clans intellectuels formés autour de Foucault, Derrida, Deleuze, Guattari, Althusser, Lacan, Sollers et Kristeva, Cixous, Todorov, BHL… au contact des milieux universitaires de la gauche américaine (Chomsky, John Searle, Paul de Man, David Lodge/Morris Zapp, Judith Butler…).

 

Cornell_university
campus de l'université de Cornell à Ithaca

Passent également dans cette formidable histoire : Andropov, les services secrets bulgares, deux anges protecteurs japonais, les vedettes du tennis mondial de cette époque, les réminiscences de la bataille de Lépante, le cinéaste Antonioni et Monica Vitti, etc.

 

le Logos Club

Et une organisation secrète à la Da Vinci Code, appelée le "Logos Club" où s’affrontent par joutes oratoires des candidats à l’élévation hiérarchique dans cette société mystérieuse dirigée par le Grand Protagoras, inconnu du public.
La dispute, à Venise, entre Simon Herzog et un Napolitain autour de la question «Classique et Baroque» est époustouflante d’érudition et de stimulation intellectuelle !

 

carnaval_Venise

 

L’épopée est fictionnelle bien sûr – notamment dans le destin de certains personnages comme Derrida -, mais les détours par les théories en vogue dans les années 1960-1970 sont incitatifs à la curiosité. Laurent Binet se situe à la croisée entre l’admiration et la dérision.

 

Où est passée la French Theory ?

J’ai moins aimé ses interviews où il explique que le niveau intellectuel de ces penseurs était sans comparaison avec les propos d’un Finkielkraut ou d’un Zemmour obsédés par une identité nationale refermée sur elle-même.

Laurent Binet est encore gauchiste – ça lui passera sûrement. Réfléchir à l’identité nationale n’est pas se replier sur soi mais penser le rapport de l’universalité et de la spécificité française au reste du monde. N'est-ce pas un sacré décodage contre l'empire d'une mondialisation voulant réduire les êtres humains à des individus sans histoire ni géographie ?

Quant à la postérité de la French Theory qui nous aurait appris à décrypter les postures de pouvoir derrière les discours politiques ou intellectuels, on peut se demander où elle est passée...

La dernière campagne électorale a bien été le triomphe absolu de l’hébétude et du crétinisme devant les manipulations de langage des médias et les simulacres macroniens.

Qui a tué Roland Barthes ? En 2017, on peut dire que Macron est bien le nouvel assassin de l’auteur des Mythologies.

Cela n’enlève rien au formidable plaisir ressenti à chacune des 478 pages de ce livre.

Beaucoup de culture, beaucoup d’humour et de moquerie, beaucoup de rythme. Un univers brillant et frénétique. Des allusions subtiles et des clins d’œil savoureux. Une vraie histoire, pas seulement policière. Une belle littérature.

 

Michel Renard
12 octobre 2017

 

_______________

 

le clin d'œil au Nom de la rose

 

«Que savez-vous de la septième fonction du langage ?» Simon, brumeux, ne réalise pas tout de suite que ce n'est pas Bayard mais [Umberto] Eco qui pose la question. Bayard se tourne vers lui. Simon se rend compte qu'il tient toujours Bianca par la main. Eco regarde la jeune fille d'un air légèrement libidineux. (Tout semble léger).

Simon essaie de se rassembler : «Nous avons tout lieu de croire que Barthes et trois autres personnes ont été tués à cause d'un document relatif à la septième fonction du langage.» Simon entend sa propre voix en ayant l'impression que c'est Bayard qui parle.

Eco écoute avec intérêt l'histoire d'un manuscrit perdu pour lequel on tue. Il voit passer un homme avec un bouquet de roses à la main. Son esprit vagabonde une seconde, traversé par la vision d'un moine empoisonné.
(Laurent Binet, La septième fonction du langage, p. 248-249)

 

  • Frère Guillaume de Baskerville s'adressant à l'abbé : "Lui aussi a le doigt norci. Tous trois sont morts à cause d'un livre qui tue. Ou pour lequel on tue. Aussi, je vous conjure de me permettre d'accéder à la bibliothèque". (extrait du film Le Nom de la rose, de 1.01.52 à 1.02.05, sorti en 1986 ; d'après le livre d'Umberto Eco, 1980, trad. fra. 1982)

 

Nom_de_la_Rose_extrait_4  Nom_de_la_Rose_extrait_1

 

Nom_de_la_Rose_extrait_2  Nom_de_la_Rose_extrait_3

 

 

_______________

 

la septième fonction du langage

 

Simon ne veut pas faire à Eco l'injure de lui rappeler qu'il n'y a que six fonctions du langage dans la théorie de Jackobson ; Eco le sait parfaitement mais, selon lui, ce n'est pas tout à fait exact.

Simon concède qu'il y a bien une esquisse de «fonction magique ou incantatoire» dans l'essai de Jakobson, mais il rappelle à Eco que celui-ci ne l'a pas jugée assez sérieuse pour la retenir dans sa classification.

Eco ne prétend pas que la fonction «magique» existe à proprement parler et cependant on pourrait sans doute lui trouver, dans le prolongement des travaux de Jakobson, quelque chose qui s'en s'inspire.

Austin, un philosophe britannique, a en effet théorisé une autre fonction du langage qu'il a baptisée «performative» et qu'on peut résumer par la formule : «Quand dire, c'est faire».

Il s'agit de la capacité qu'ont certains énoncés de réaliser (Eco dit «actualiser») ce qu'ils énoncent par le fait même de l'énoncer. Par exemple, lorsque le maire dit «je vous déclare mari et femme», ou lorsque le suzerain adoube en prononçant les mots «je te fais chevalier», ou lorsque le juge dit «je vous condamne», ou encore lorsque le président de l'assemblée dit «je déclare l'assemblée ouverte», ou simplement quand on dit à quelqu'un «je te le promets», c'est le fait même de prononcer ces phrases qui fait advenir ce qu'elles énoncent.

D'une certaine manière, c'est le principe de la formule magique, la «fonction magique» de Jakobson. (...)
Bayard laisse Simon mener la conversation.
Simon connaît les théories d'Austin mais ne voit pas là matière à tuer des gens.

Eco dit que la théorie d'Austin ne se limite pas à ces quelques cas mais qu'il l'a étendue à des situations linguistiques plus complexes, lorsqu'un énoncé ne se contente pas d'affirmer quelque chose sur le monde mais vise à provoquer une action, qui se réalise, on non, par le simple fait que cet énoncé est formulé. Par exemple, si quelqu'un vous dit «il fait chaud ici», il peut s'agir d'une simple constatation sur la température mais vous comprenez en général qu'il escompte de l'effet de sa remarque que vous alliez ouvrir la fenêtre. De même, quand quelqu'un demande «Vous avez l'heure ?», il attend comme résultat à sa question non pas que vous répondiez par oui ou par non mais bel et bien que vous lui donniez l'heure. (...)

 

Umberto Eco (2)
«Or, imaginons une fonction du langage...»

 

Eco poursuit ses explications : «Or, imaginons un instant que la fonction performative ne se limite pas aux quelques cas évoqués. Imaginons une fonction du langage qui permette, de façon beaucoup plus extensive, de convaincre n'importe qui de faire n'importe quoi dans n'importe quelle situation». (...)

«Celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d'une telle situation serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance n'aurait aucune limite. Il pourrait se faire élire à toutes les élections, soulever les foules, provoquer des révolutions, séduire toutes les femmes, vendre toutes les sortes de produits imaginables, bâtir des empires, escroquer la terre entière, obtenir tout ce qu'il veut en n'importe quelle circonstance».

Bayard et Simpon commencent à comprendre.
Bianca dit : «Il pourrait détrôner le Grand Protagoras et prendre la tête du Logos Club».

Eco lui répond, débonnaire : «Eh penso di si».
Simon demande : «Mais puisque Jakobson n'a pas parlé de cette fonction du langage...»
Eco : «Peut-être qu'il l'a fait, in fin dei conti ?» Peut-être qu'il existe une version inédite des Essais de linguistique générale dans laquelle il détaille cette fonction ?

(Laurent Binet, La septième fonction du langage, p. 249-252)

 

Quand dire c'est faure  John Langshaw Austin
John Langshaw Austin (1911-1960)

 

_______________

 

palais vénitien (2)
un jouteur du Logos Club dans un palais vénitien ?

 

Protagoras
Protagoras

 

 

Barthes et Foucault 23 février 1978
Barthes et Foucault, 23 février 1978 (source)

 

Deleuze Foucault Derrida
Gilles Deleuze (1925-1995), Michel Foucault (1926-1984), Jacques Derria (1930-2004)

 

Roman_Jacobson
le linguiste Roman Jakobson (1896-1982)

 

Solers_Kristeva
Philippe Sollers et Julia Kristeva en 1980

 

librairie_Duke_University
la French Theory à la librairie Duke University (source)

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 17:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


dimanche 17 septembre 2017

Le Quatrième mur, de Sorj Chalandon : note de lecture

Le Quatrième Mur couv

 

 

Le Quatrième mur, de Sorj Chalandon :

note de lecture

 

J'ai lu Le Quatrième mur (2013) de Sorj Chalandon ce week end.
Le parcours de desesperado d'un militant d'extrême-gauche entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, avec la guerre du Liban en toile de fond.
Chargé par son ami mourant, juif grec rescapé de la lutte contre les Colonels, d'accomplir le projet de monter "Antigone" d'Anouilh à Beyrouth, sur la "ligne verte", avec des comédiens issus de tous les factions libanaises en guerre, le "héros", Georges, voit sa vie et ses certitudes vaciller.
La guerre ne tue pas immédiatement, elle métamorphose ses protagonistes et les fait se découvrir les uns les autres.
Avec ce livre, Sorj Chalandon passe du reportage de guerre à la littérature de guerre. Style incisif et très imagé. Avec les identifications multiples qu'autorise "Antigone" pour chaque "camp".
Jusqu'à Georges, à la fois Antigone (quand il couvre Iman la palestinienne martyrisée à Sabra de la terre prélevée en "Palestine") et Œdipe (quand il est blessé aux yeux).
Que peut le théâtre face à la guerre ?

Michel Renard

 

La+ligne+verte,+Beyrouth,+1982+1846
la "ligne verte", no man's land séparant les quartiers chrétiens et musulmans
à Beyrouth pendant la guerre

 

51wV5XYUv3L

 

519HEVCUSDL

793868

 

ABS0012005

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 18:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

dimanche 10 septembre 2017

La Serpe, de Philippe Jaeanada, août 2017

La serpe couv

 

 

La Serpe, de Philippe Jaeanada

 

 

J’ai lu ce week end La Serpe de Philippe Jaenada. C’est l’histoire d’Henri Girard, connu plus tard sous le nom de Georges Arnaud («Le salaire de la peur», 1950), qui a défrayé la chronique en octobre 1941.

Dans la nuit du 24 au 25 de ce mois, il se trouve dans le château familial d’Escoire (Dordogne) et découvre au matin les corps morts et terriblement ensanglantés de son père, de sa tante et de la bonne. De la chambre où il était, il n’a pu entendre le moindre bruit du carnage nocturne. Mais il est rapidement considéré comme suspect puis comme le seul meurtrier possible. La serpe est l'arme du massacre.

Emprisonné durant dix-neuf mois, son procès, qui s’annonçait comme perdu d’avance, se déroule en mai 1943. Grâce à la plaidoirie de Maurice Garçon (le Dupont-Moretti de l’époque), non seulement il sauve sa tête mais est acquitté !
Toute sa vie est racontée, au terme d’une très habile construction de l’intrigue et au bout de 288 pages. On se demande ce que l’auteur va raconter ensuite jusqu’à la page 634… ?!

Eh bien, Philippe Jaenada va tout démonter, toutes les invraisemblances de l’instruction, toutes les pistes abandonnées, tous les partis-pris et les couardises des magistrats et de la police, toute la fainéantise des institutions. Il accède au dossier des archives, enfin communicable, aux archives départementales de Périgueux.

Et on ne lâche pas le livre. Car si ce n’est pas Henri Girard l’auteur du triple meurtre d’Escoire, qui est l’assassin ? Jaenada propose une hypothèse, très étayée, dont la probabilité approche la certitude. Passionnant, malgré l’irritation que m’a causé, au début du livre surtout, le style de l’auteur avec ses incises narcissiques - mais elles diminuent au cours du récit. Une enquête gigantesque. Magnifique.

Michel Renard

 

La Serpe, de Philippe Jaeanada, Julliard, août 2017 

 

72_24162_3_c82ef
le château d'Escoire

 

affiche_annexe
la rotonde du château d'Escoire

 

f1
Henri Girard (Georges Arnaud)

 

 

- retour à l'accueil

 

Posté par michelrenard à 19:53 - - Commentaires [1] - Permalien [#]

jeudi 8 juin 2017

le poète normand Auguste Bunoust (1888-1921)

Auguste Bunoust photo portrait

 

 

le poète normand Auguste Bunoust

(Le Havre, 1888 - Lisieux, 1921)

 Michel RENARD *

 

 

Auguste Louis Émile Bunoust est un poète normand. Né le 6 janvier 1888 au Havre et mort le 12 février 1921 à Lisieux (1). Il est l'auteur d'un recueil de poésie, Les Nonnes au jardin.


Parcours

Auguste Bunoust est né le vendredi 6 janvier 1888 au domicile de ses parents. Celui-ci est situé au numéro 20 du cours de la République au Havre.

Son père, Auguste Alexandre Bunoust, alors âgé de trente ans, né au Havre le 28 septembre 1857, est employé à la Compagnie générale transatlantique ; sa mère, Émilienne Ernestine Delacour, née à Honfleur le 2 avril 1863, est âgée de vingt-quatre ans.

Ils se sont mariés le 24 mars 1887 au Havre.

acte naissance Auguste Bunoust 1888
acte de naissance d'Auguste Bunoust... avec une surprenante erreur qui lui attribue un mariage en 1953 !

 
Dans le compte rendu du livre de Gaston Le Révérend, Auguste Bunoust, poète et curieux homme (1924), le journal L'Action française du 19 février 1924 résume la vie d'Auguste Bunoust : "Enfant débile et orphelin, l'auteur des Nonnes au Jardin ne quitta guère le pays natal, faute d'argent et de forces. Du Havre à Rouen - où il fut l'un des meilleurs élèves du Petit Séminaire - ; de Cany-Barville (où nous le voyons clerc de notaire) à Lisieux, où il meurt, âge de 33 ans, ses jours s'écoulent ainsi qu'un minuscule filet d'eau, vite tari - non pas cependant avant d'avoir jeté un frêle et pur rayon de gloire." (source)

Il grandit à Honfleur (Calvados) et fréquente les établissements religieux dont l'ambiance le marque : "Il avait gardé une sérieuse empreinte de son éducation première, et son séjour dans des maisons religieuses avait imprimé en lui quelque chose de sacerdotal et de mystique" (2). Quant au poète normand Robert Campion (1865-1939), il le surnomme "M. l'abbé Bunoust" (3).

Auguste Bunoust a été exempté du service militaire.

Il exerce ensuite la charge modeste de greffier de la Justice de Paix à Lisieux. Ce tribunal était l'une des juridictions abritées dans l'ancien Palais épiscopal, place Matignon (actuelle cour Matignon).

De 1918 à 1921, il entretient une correspondance amoureuse avec Yvonne Laporte (4).

 

Bunoust registre matricule table alphabétique
registre matricule, table alphabétique de la classe 1908,
archives départementales de la Seine-Maritime

 

Poète normand, poète français, poète universel

C'est par le témoignage de quelques-uns de ses proches que l'on connaît la personnalité et l'œuvre d'Auguste Bunoust. En 1924, le poète Gaston Le Révérend lui consacre un livre (5). Il en paraît des extraits dès le printemps 1923 dans la revue Les Primaires (6) :

ancienne bibliothèque municipale de Lisieux
Ancienne bibliothèque municipale de Lisieux

«C'est à la bibliothèque municipale de Lisieux, en feuilletant la Revue Normande, que, vers 1916-17, je connus l'existence du poète, et que je le sus lexovien (a). Jean-Charles Contel avec qui il était lié, me parla de lui. Charles-Théophile Féret, de Colombes, s'inquiétait de connaître ce nouveau-venu en littérature normande. Un peu de curiosité, beaucoup pour faire plaisir à mon grand ami, je fis les premières avances. Contel se chargea de remettre à Bunoust un exemplaire de mes deux premiers volumes de vers, cordialement dédicacés» (6).

Auguste Bunoust lui répond favorablement mais sans déguisement. On trouve dans son billet à la fois une caractérisation de la poésie de Gaston Le Révérend et une auto-définition de l'inspiration bunoustienne qui dépasse le cadre régionaliste :

  • «Je sais assez de votre oeuvre pour vous assurer de mon estime et de mon admiration. Je serai sincère comme j'en ai coutume et comme vous le méritez. Vos visions, vos émotions, votre idéal, jusqu'à votre forme, - didactique et sobrement rythmée - tout cela qui est bien à vous, ne m'a apporté ni frisson ni transport.
    Je m'incline devant votre inspiration systématiquement limitée à la peinture de la terre normande, au souvenir de ses fières origines, au cantique exalté de ses mœurs paysannes. Je goûte la langue doucement parfumée de vapeurs d'alambic, hérissée parfois de vocables judiciaires, que parlent les gens de chez nous entre deux lampées d'eau-de-vie aromatique, ou dans ma salle d'audience, chaque samedi.
    Mais, vous vous en rendez compte, n'est-ce-pas ? nous marchons par des routes différentes.
    Vous célébrez la petite patrie ; je chante la terre universelle ; vous glorifiez les aïeux normands et flagellez leurs fils dégénérés ; je prône ou je plains l'homme, le fils de l'homme dans ses humbles gestes vers la beauté et l'amour comme dans ses lamentables enlisements aux bourbiers de la matière. Mon champ d'inspiration est plus vaste de le vôtre, et je n'en tire pas vanité, et je n'en conçois, me sachant faible, que de l'effroi. Mais c'est ainsi...
    Mon cher poète, quels que soient les buts que nos talents divers se soient assignés, un même désir nous alimente, et parfois, hélas, nous déchire, de manifester en des mots harmonieux le frisson de la réalité éphémère sur notre sensible cœur. Ce désir commun nous réunira, j'en suis sûr. Venez me voir un dimanche après-midi...»
    (6).

 

Vielles rues de Lisieux, vers 1920, Jean-Charles Contel
Vieilles rues de Lisieux, lithographie de Charles Contel, vers 1920


La première rencontre a fait naître une amitié, avec ses exigences. Gaston Le Révérend témoigne :

«Il me fit comprendre qu'il considérait son art comme un sacerdoce, et qu'il ne fallait pas jouer avec. "Ne me dites jamais de mal de mes vers ; je les aime et je ne souffrirais pas qu'on en discute devant moi. À cette condition, nous serons amis." Je hasardai tout de même une critique pour voir. Je lui citai tel vers de lui qui m'avait paru inharmonieux à l'excès. Il ne le justifia pas, mais me laissa entendre qu'il avait eu ses raisons de le faire ainsi... (...)

Cette amitié s'adoucit, et dura longtemps, fraternelle et tranquille. Nous nous promenions, en devisant, sous les marronniers du Jardin public, sous les Tilleuls des boulevards. J'allais le voir quand il était malade. Il venait dîner quand un ami de lettres était de passage. Nous passions ensemble des avant-soirées dans l'atelier de Contel» (6).

Lisieux jardin public (2)
sous les marronniers du Jardin public

 

Dans La Pensée française : organe d'expansion française et de propagation nationale, du 26 avril 1926, Alphonse-Marie Gossez (1878-1940) notait que : "le talent trop discuté [d'Auguste Bunoust] a cependant provoqué les éloges du plus sèvère des critiques, Charles-Théophile Féret". (source)

En août 1926 au congrès de l'Association normande, Étienne Deville, archiviste et conservateur du musée de Lisieux, évoque Auguste Bunoust : "ce délicat poète que nous avons si souvent rencontré frôlant les murs de notre cathédrale". (source)

 

 

Auguste Bunoust et la Bretagne

Descendant d'une vieille famille bretonne (7), Auguste Bunoust affectionne cette province (8) et se rend à Pont-Aven.

Le 3 mai 1918, il adresse une lettre (6) à Gaston Le Révérend où s'affiche son amour de la Bretagne contre la "triste Normandie" et ses critiques de la société normande :

«Je vis comme une bête à bon Dieu. À midi, je mange le pain noir de mes hôtes, néanmoins béni par mon grandissant appétit. Je m'envole chaque après-dîner, soit au Bois d'amour, soit au pied de la chapelle de Trémalo qui a des mousses, un clocheton à jour, un calvaire branlant, comme une vraie chapelle d'opéra-comique. Dimanche dernier, je fus au pardon de Trégune. J'avais au bras une jolie petite fille de Pont-Aven qui mêlait dans ses cheveux d'or détachés par le vent et dans ses paroles déliées par la joie tous les parfums de la folie chaste. La procession se déroula cinq minutes sous mes yeux : ils en reçurent plus de couleur et d'éblouissements que jamais ils n'en recueillirent durant trente années, au triste pays normand.

Ah ! Mon cher Le R., comment pouvez-vous vous instituer le chantre et le poète de cette bourgeoisie rurale plus bête, plus plate que celle vautrée aux velours d'Utrecht des salons Louis-Philippe ? Vous blasonnez le marchand de camembert ? Grâce à vous et avec vous il vivra. C'est terrible, ce collage pour l'éternité ! Et quand je pense que dans un bouquin où s'est gaspillé votre original talent, vous avez sué à faire sortir ces hideux fromagers de la cuisse velue des beaux guerriers nordiques» (6).

 

Chapelle et calvaire de Trémalo
chapelle et calvaire de Trémalo, Pont-Aven (Finistère)

 

Mort et sépulture

Auguste Bunoust meurt d'une inflammation pulmonaire à l'hôpital de Lisieux. L'un de ses amis, Étienne Deville, témoigne : "Combien l'avaient oublié depuis cette clôture involontaire que la maladie lui avait imposée ! On avait perdu l'habitude de voir sa svelte silhouette, son visage émacié par la souffrance, son regard vif qui brillait parfois d'étranges lueurs. Chaque jour je le rencontrais, frôlant les murs de notre vieille cathédrale, l'aïeule contre laquelle il semblait vouloir se blottir" (2).

Le Journal des Débats politiques et littéraires écrit : "Il passa sur cette terre une existence triste et monotone au cours de laquelle rien de ce qu'il avait désiré ne se réalisa. La frêle dépouille de ce délicat repose aujourd'hui dans la lourde glèbe du champ Remouleux à Lisieux, sous un tertre envahi par les herbes folles" (9).

Les amis du poète s'offusquent de l'état de sa sépulture. En 1930, ils constituent un comité, sous la présidence d'honneur de Lucie Delarue-Mardrus, dans le but d'élever, au cimetière de Lisieux, un monument à l'auteur des Nonnes au jardin. C'est Étienne Deville qui collecte les fonds (10).

Mais il faut attendre 1946 pour que le projet aboutisse. En février de cette année-là, le secrétaire général de la mairie de Lisieux, M. Levicour, apprenant que la tombe du poète doit être relevée et ses restes portés à l'ossuaire, alerte la Société historique locale (b). Le chanoine G.-A. Simon, président de cette société, et le bibliothécaire-archiviste, Georges Lechevalier, tiennent des conférences et collectent des fonds.

Une concession peut être achetée et Auguste Bunoust y repose depuis le 6 juin 1946. Selon René Herval, la municipalité s'associe aux amis du poète et fait poser une pierre tombale tout en se chargeant de l'entretien de la sépulture (11). En réalité, la Société historique avait acheté une concession perpétuelle pour la somme de 2200 francs le 24 avril 1946, avait pris à sa charge les frais d’exhumation du poète, et demandait à la municipalité d’acquérir une pierre tombale. Le conseil municipal, en date du 24 février 1947 décide d’accorder gratuitement une concession perpétuelle et rembourse la somme de 2200 francs à la Société historique (12).

tombe de Bunoust cimetière de Lisieux
tombe d'Auguste Bunoust, cimetière de Lisieux, section A bis, n° 22

 

Postérité

Le rayonnement des Nonnes au jardin dépasse la Normandie alors que son auteur vit ses dernières semaines à l'hôpital. Le 13 janvier 1921, au salon des Jeudis de Mme Aurel, on peut entendre Léo Claretie évoquer le livre d'Auguste Bunoust et les actrices Marie Marcilly, Caecilia Vellini, Régine Le Quéré (c) en dirent des fragments (13).

Les Nonnes au jardin couv
Les Nonnes au jardin, éd. Georges Crès, 1918

La postérité d'Auguste Bunoust a fini par se limiter au régionalisme normand. L'historien et écrivain René Herval le cite, par exemple, en 1948, comme témoin d'un monde perdu : "Lisieux était libre, mais Lisieux était en ruines et le demeure. Depuis les jours funestes de 1944, les quartiers sinistrés ont été nivelés méthodiquement et forment aujourd'hui le plus mélancolique des déserts. Il serait vain de chercher la moindre trace de tant de ces vieilles rues qui avaient fait les délices des artistes et des poètes, d'un Contel ou d'un Bunoust" (14).

 

Œuvres

Auguste Bunoust n'a publié qu'un recueil, Les Nonnes au jardin. D'autres textes sont parus dans des revues.

  • 1915 : "Inscription" (11 juillet 1915), dans Petite Revue bas-normande de la guerre, n° 7, 16 août 1915.
  • 1915 : "Moisson" (12 septembre 1915), dans Petite Revue bas-normande de la guerre, n° 9, octobre 1915.
  • 1917 : "Gravure et Touche", in Celles qui s'en vont... (d), Douze lithographies en noir de Jean-Charles Contel, préface d'Albert-Émile Sorel, 1917.
  • 1918 : Les Nonnes au jardin, éd. Crès.
  • 1918 : "La dernière minute", in Pages & croquis : 1914-1918, nombreux auteurs, éd. Morière, Lisieux, 1918 (15).
  • 1918 : "Sonnet à Rosette". "Chanson pour endormir Arlette Le Révérend", in La Revue normande, n° 21-22, mars-avril 1918.
  • 1920 : "Rouen, le soir et Complainte du Cours-la-Reine", in Rouen, Lithographies de Jean-Charles Contel, éd. Georges Crès, Paris, 1920.
  • 1920 : "Sonnet à des anges", in La Revue normande, n° 45-47, mars-mai 1920.
  • 1920 : "Pater meus" et "Mater mea", in La Revue normande, n° 52-53, novembre-décembre 1920.
  • 1921 : "Tregunc", dans la revue La Mouette (novembre).

 

Distinctions

1918 : prix de poésie Lefevre-Daumier de l'Académie française, pour Les Nonnes au jardin (partagé avec Hélène Seguin).

 

Citation

  • 1918 : "Vous blasonnez le marchand de camembert ?" (Lettre à un ami trop complaisant à l'égard de la bourgeoisie rurale normande à qui il offrait des lettres de noblesse) (6).

 

Extraits de son œuvre

Normandie, pour Auguste Bunoust
Normandie

Origines

Ô Normandie, est-ce à tes seins que j'ai puisé
L'amertume de vivre ?

Nourrice fauve au goût de cidre alcoolisé
Dont le baiser rend ivre,

Quelle eau fade emplissait l'horizon morne et bas
Et tes rondes mamelles,

Quand déjà j'emportais de mes humbles repas
Le regret qui s'y mêle ?

Ô ma province heureuse, en quels sentiers bourbeux,
Sous quel ciel de brumaire,

En quel herbage humide où vaguent de grands bœufs
M'as-tu bercé, ma mère ? (16)

 

Honfleur, l'eau sage et moirée
Honfleur : l'eau sage et moirée

Touches

Honfleur me monte au cœur comme un flux de marée
Je dirai, dans le port, sur l'eau sage et moirée,
Les petits soubresauts de la barque amarrée ;

Et les nuits d'équinoxe où les flots s'assemblant,
De toute leur fureur brisée au phare blanc,
Font tinter, ruisselante, une cloche en croulant (17).

 

Les Nonnes au jardin

À propos de ce recueil de poésies, le Journal des Débats note : "Tout est dans ce livre de sa vie : ses tristes souvenirs d'enfance, ses illusions d'adolescent et ses déceptions d'homme" (9).

Les Nonnes au jardin sont toutes descendues,
Au jardin de mon rare et fugace loisir,
Toutes en bure brune et me laissant choisir
La Sœur, l'unique sœur de mon rêve attendue.
C'est un jardin du cloître humide et pénitent :
Tellement de silence a passé sur ses mousses,
Les paroles s'en font chuchotantes et douces...
Et des lentilles d'eau tremblent sur son étang (18).

 

Rouen, lithographies de Jean-Charles Contel, poèmes d'Auguste Bunoust, 1920
Rouen, lithographies de Jean-Charles Contel, poèmes d'Auguste Bunoust, 1920

Rouen, le soir

L'eau du pavé s'anime au feu des réverbères ;
Dans un carreau brisé, le vieux jour délibère
S'il va mourir comme il est né : triste, indigent...
Il meurt, et sera plaint d'une cloche d'argent.
Alors, tu vas sentir, au fil de la ruelle,
L'ombre épaisse boucher, comme à pleine truelle,
La résille des murs, la guipure des bois,
Et le gable, le faîte, accrus d'un sombre poids,
Impuissants à trouer la nuit qui les accable,
Accumuler sur toi des sombreurs implacables.
Là-dessous, fais marcher quelque rêve inventif (19).

 

Bibliographie

- Anthologie critique des poètes normands de 1900 à 1920. Poèmes choisis, Charles-Théophile Féret avec Raymond Postal et al., Garnier, Paris, 1920.
- Auguste Bunoust, poète et curieux homme, Gaston Le Révérend, 1924.

 

Notes et références

Notes
a - Lexovien est le gentilé des habitants de Lisieux.
b - Fondée en 1869, la Société historique de Lisieux est toujours active.
c - Créatrice du théâtre d'art Athena.
d - Le titre Celles qui s'en vont... désigne les vieilles maisons normandes à Rouen, Lisieux, Honfleur.

Références
1 - Cf. état civil numérisé des archives départementales de la Seine-Maritime et la revue Comoedia du 14 mars 1930.
2 - Étienne Deville, Le Progrès lexovien, 18 février 1921.
3 - Normandie. Revue régionale illustrée mensuelle, n° 15, juin 1918.
4 - Colette et Guy Heraud, "Auguste Bunoust et Yvonne Laporte. Une correspondance amoureuse (1918-1921)" ; Le Pays d'Auge, revue, n° 9, octobre 1999, p. 13-22.
5 - Auguste Bunoust, poète et curieux homme, éd. Belles Lettres.
6 - Les Primaires. Étude des idées et des arts, 4e série, n° 4, avril-mai 1923.
7 - René Herval, Lisieux, Paris et Caen, 1948.
8 - Antoine Albalat, Journal des Débats politiques et littéraires, 31 juillet 1918.
9 - Journal des Débats politiques et littéraires, 4 mars 1930.
10 - "À la mémoire du poète Auguste Bunoust", L'Ouest-Éclair, 13 mars 1930.
11 - René Herval, Lisieux, Paris et Caen, 1948, p. 208.
12 – Archives départementales du Calvados, conseil municipal de Lisieux (1944-1948), 2 MI-DM 53.
13 - Le XIXe siècle, jeudi 13 janvier 1921, p. 3.
14 - René Herval, Lisieux, Paris et Caen, 1948, p. 139.
15 - Texte intégral sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux.
16 - Anthologie critique des poètes normands, de 1900 à 1920, poèmes choisis, introduction, notices et analyses par Charles-Théophile Féret, Raymond Postal et divers auteurs, Paris, Librairie Garnier frères, p. 361.
17 - 1917. Texte intégral sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux.
18 - René Herval, Lisieux, Paris et Caen, 1948, p. 207.
19 - 1920. Texte intégral sur le site de la bibliothèque municipale de Lisieux.

 

 

Lieux

Le Havre, cours de la République

Auguste Bunoust est né au Havre, au n° 20 du cours de la République.

 

Le Havre, cours de la République (1)
19, cours de la République au Havre ; Bunoust est né au n° 20

 

Le Havre, cours de la République (2)
19, cours de la République au Havre au début des années 1900 ; Bunoust est né au n° 20

 

 

Petit Séminaire de Rouen

Auguste Bunoust a été élève au Petit Séminaire de Rouen.

 

Petit Séminaire de Rouen façade est
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (1)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (2)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (3)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (4)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (5)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (6)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (7)
Petit Séminaire de Rouen

 

Petit Séminaire Rouen (8)
Petit Séminaire de Rouen

 

 

Palais de Justice de Lisieux

Auguste Bunoust était greffier au tribunal de Paix de Lisieux.

 

Lisieux les Tribunaux (1)
les Tribunaux de Lisieux, ancien Palais épiscopal

 

Lisieux les Tribunaux (2)
les Tribunaux de Lisieux, ancien Palais épiscopal

 

Lisieux les Tribunaux (3)
les Tribunaux de Lisieux, ancien Palais épiscopal

 

 

Jardin public de Lisieux

Gaston Le Révérend et Auguste Bunoust se promenaient dans le Jardin public de Lisieux.

 

Lisieux jardin public (1)
Jardin public de Lisieux, avant 1914

 

Lisieux jardin public (4)
Jardin public de Lisieux, avant 1914 

 

Lisieux jardin public (3)
Jardin public de Lisieux, avant 1914

 

Lisieux jardin public (5)
Jardin public de Lisieux, avant 1914

 

 

 Presse

Ouest-France 5 juin 2017
Ouest-France, 5 juin 2017

 

* Cet article a donné lieu à une publication sur une encyclopédie en ligne puis dans le Bulletin n° 83 de la Société historique de Lisieux, premier semestre 2017, p. 109-123, avec des annexes dues à Daniel Deshayes, p. 124-130. J'y ai ajouté quelques informations biographiques supplémentaires et des éléments iconographiques.

 

Bulletin n° 83 Lisieux

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 00:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

mercredi 7 juin 2017

Malraux et Senghor sur l'art ("Hôtes de passage", 1975)

FESMAN (1)

 

Malraux et Senghor sur l'art

Hôtes de passage, 1975

 

- Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé, qu’Apollinaire chante les fétiches de bois, pour que l’art de l’Occident consente, après deux mille ans, à l’abandon de la physeos mimésis : l’imitation de la nature…

La citation me surprend. Je réponds ce que j’ai écrit naguère : qu’à mon avis, l’abandon de la référence à la nature, dans l’art, ressuscite la référence au sacré ; et que la sculpture grecque, à mes yeux, n’a pas apporté l’imitation de la nature (en quoi la Coré boudeuse, et même la Vénus de Milo sont-elles plus «réalistes» qu’une statue égyptienne ?) mais la victoire de l’idéalisation sur la spiritualisation.

- Il est possible, dit-il, que l’entrée de notre art ait été préparée par d’autres. Je ne connais pas l’histoire de l’art comme vous. Je crois à notre aptitude à découvrir le surnaturel dans le naturel. Et en face de Byzance, l’Afrique est d’une liberté !... La nature est moins transfigurée à Byzance que chez nous. Nous avons remplacé la raison-œil par la raison-toucher. Nous seuls.

- L’influence principale de votre sculpture sur la nôtre me paraît celle de la liberté. Mais les masques ont aidé – plus qu’aidé ! – à substituer à notre héritage méditerranéen celui des hautes époques, depuis la sculpture sumérienne jusqu’à la sculpture romane.

- Je suis moins frappé que vous par cette action sur le passé, parce que j’ai la charge du présent, et, si Dieu le veut, de l’avenir. Remplacer l’esprit d’imitation par l’esprit de création, telle a été l’action constante de la Négritude. Contrairement à l’opinion stupide des coloniaux. Je veux que le Nègre nouveau en prenne conscience.

- Un seul des artistes qui vous écouteront demain à l’exposition serait-il capable de créer un masque ? Je crois qu’aucun de mes amis africains : écrivains, poètes, sculpteurs, ne ressent l’art des masques ou des Ancêtres comme les sculpteurs qui ont créé ces figures. Aucun d’entre nous, Français, ne ressent les Rois du Portail de Chartres comme le sculpteur qui les a créés. Pour l’Africain qui sculptait des masques, ne se référait-il pas au surnaturel, dont vous parliez, non à une qualité esthétique ?

- La qualité esthétique était le moyen d’expression de son surnaturel. Comme dans vos Rois de Chartres. C’est pourquoi j’ai confiance en cette exposition, et en tout ce que je tente ici.

- Le Musée Imaginaire existe pour tous les artistes…

- Les nôtres dialoguent avec l’art universel d’une certaine façon, par une certaine voie. Il ne faut pas que nos sculpteurs se mettent à vouloir sculpter de nouveaux mesques, vous avez raison ! Il faut que, dans l’art universel, ils se sentent chez eux autant que vous, à leur manière. Il faut qu’ils sachent que la violence de l’émotion, qui est l’Afrique, leur a été donnée plus qu’à tous les autres. Les masques vont mourir, mais l’Afrique n’acceptera pas longtemps l’art moderne occidental. Nous savons que toute la Nature est animée d’une présence humaine, nous finirons bien par la saisir !

André Malraux, Hôtes de passages, 1975,
p. 31-34

Hôtes de passage couv

 

FESMAN (2)

 

FESMAN (3)
Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

FESMAN (4)
Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

FESMAN (5)
Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

img-6

 

 

"Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé..."

 

masque baoulé ex-collection Picasso
masque baoulé, ex-collection Picasso

 

 

"Il a fallu, dit-il, (...) qu’Apollinaire chante les fétiches de bois..."

 

fétiche de bois Congo
fétiche de bois, Congo, fin XIXe siècle

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


mardi 6 juin 2017

"Les aventures de Télémaque", Fénelon

9782070392582

 

 

Les aventures de Télémaque, Fénelon

un roman pédagogique, un conte philosophique

 

Fenelon
Fénelon (1651-1715)

 

Le roman pour l'éducation d'un prince destiné à succéder à son grand-père Louis XIV, écrit à la fin du XVIIe siècle par Fénelon, nommé archevêque de Cambrai en 1695.

______________________

 

- quatrième de couverture de l'édition Folio (Jacques Le Brun), 1995 :

En un temps où peintres, sculpteurs et musiciens trouvaient leur inspiration dans l'Antiquité païenne autant que dans la Bible, Fénelon, dans Les Aventures de Télémaque, peignait en tableaux enchanteurs ce qu'on appelait la fable, les dieux de la mythologie et les héros homériques.

Loin de contredire le christianisme dévôt et la spiritualité du pur amour de l'archevêque de Cambrai, l'Antiquité était, comme elle avait été chez Poussin et comme elle était chez Couperin, le moyen d'exprimer les inévitables questions sur lesquelles butaient les religions et les théologies : le désir, la culpabilité et la mort, la paternité et la filiation, la fragilité des cultures et la cruauté de l'histoire.

Parce qu'elles étaient leurs questions, des générations de lecteurs, par-delà les modes et les goûts, se sont laissé séduire par cette fable, écrite pour le petit-fils de Louis XIV, à la fois ancienne et moderne, une des rares qu'on ait créées depuis l'Antiquité avec un aussi durable succès.

______________________

 

présentation par Joël Cornette, grand historien, spécialiste de cette période, professeur à l'université Paris VIII :

Joël Cornette photo

 

Les Aventures de Télémaque de Fénelon

Écrit pour l'éducation du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, Télémaque décrit un monde idéal. Qui inspira les philosophes des Lumières.

L'OEUVRE

Écrit entre 1693 et 1696, Les Aventures de Télémaque fils d'Ulysse, suite du IVe livre de l'Odyssée puise son sujet dans l'épopée d'Homère.

Conçue au moment où la guerre de la ligue d'Augsbourg 1688-1697 épuise le royaume, cette «narration fabuleuse» s'inscrit en opposition avec la politique belliqueuse de Louis le Grand : «N'oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur propre gloire mais pour le bien de leurs peuples.» C'est bien Louis XIV, roi de guerre, qui est fustigé : «Ces grands conquérants, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent à ces fleuves débordés qui paraissent majestueux, mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes qu'ils devraient seulement arroser.»

Le roi ne s'y trompa pas : il fut furieux. D'autant que nombre de lecteurs reconnurent en Idoménée, prince arrogant et fastueux, le souverain de Versailles ; en Protésilas, son néfaste ministre Louvois ; en la ville de Tyr, commerçante et prospère, les opulentes Provinces-Unies. Quant à Calypso, déesse coquette et aimante, elle ressemblait à Mme de Montespan...

396px-Francois-Athenais_de_Rochechouart
madame de Montespan,
favorite de Louis XIV à partir de 1667

Fénelon se défendit de ces rapprochements : «Il aurait fallu que j'eusse été non seulement l'homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé pour vouloir faire des portraits satiriques et insolents.» En vain.

Le royaume imaginé par le précepteur du duc de Bourgogne lui permet de décrire un monde parfait. La Bétique est peuplée de laboureurs, de pasteurs, d'«ouvriers diligents». C'est une société simple qui dédaigne le luxe, lequel «empoisonne toute une nation» nouvelle critique adressée aux fastes de la cour du Roi-Soleil. Le travail y est créatif, facteur de développement et de progrès humain. Sagement gouvernée par un «roi philosophe» , la Bétique évolue vers une patrie de petits producteurs accédant au bonheur parce que leur intérêt particulier coïncide avec l'intérêt général.

Les philosophes des Lumières verront dans cette description le modèle de la monarchie éclairée qu'ils appellent de leurs voeux. Sans doute, en cette crépusculaire fin de règne, Fénelon n'est pas le seul à proposer du nouveau, mais ce «nouveau» ressemble beaucoup, chez lui, à l'ancien, âge d'or d'une monarchie patriarcale où le roi, père de son peuple, ne serait que l'arbitre bienveillant d'un gouvernement associant les meilleurs, c'est-à-dire les gentilshommes.

Qu'en reste-t-il ?

Nous ne lisons plus guère Les Aventures de Télémaque, nourries d'une culture antique dont nous avons perdu les clés. Nous avons aussi quelque peu oublié le succès inattendu d'une oeuvre que Montesquieu qualifiait de «livre divin de ce siècle».

Dès 1694, des copies manuscrites circulèrent. Puis, après le vol du manuscrit par un valet s'il faut en croire Fénelon, le premier tome fut publié en avril 1699. Six cents exemplaires furent vendus avant la saisie. La suite parut clandestinement.

telemaque1

Ce passage du manuscrit, destiné aux petits-fils du roi, à l'imprimé, et à un public de plus en plus large, fut décisif dans la formation d'une opinion publique. Car les hardiesses politiques de Télémaque pénétraient ainsi un espace de discussion et de réflexion non soumis à l'emprise de l'État. L'éducation prodiguée par Fénelon cessait d'être celle du prince pour devenir celle de tout honnête homme.

Télémaque fut l'un des livres les plus réédités et traduits de la littérature française. Il peut être redécouvert comme la synthèse d'une culture humaniste revivifiée et, à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècles, du classicisme et des Lumières, comme un témoin de la crise de la conscience européenne. Le testament du Grand Siècle.

Fénelon, Télémaque , rééd. Paris, GF-Flammarion, 1968.

Par Joël Cornette

Lire les classiques soumis le 29/05/2002 par Joël Cornette dans L'Histoire n°266 à la page 98 | Gratuit

http://www.histoire.presse.fr/lhistoire/266/les-aventures-de-telemaque-de-fenelon-29-05-2002-7198

 

______________________

 

 

la dynastie des Bourbons

 

bourbon
dynastie simplifiée, notamment quant à la descendance de Louis XIV (cliquer pour agrandir)

 

______________________

 

qui était le duc de Bourgogne ?

- le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV (1638-1715), fils de Louis, le Grand Dauphin (1661-1711) est né en 1682 et décédé en 1712. Louis XIV a vu mourir son fils et ses petits-fils (à l'exception de Philippe, roi d'Espagne, décédé en 1746, mais qui ne pouvait unir sa couronne à celle de la France). Seul, son arrière-petit-fils lui a succédé.

duc+de+Bourgogne%2C++petit-fils+de+Louis+XIV
le duc de Bourgogne (1682-1712)

 

455px-Hyacinthe_Rigaud_-_Louis_de_France,_duc_de_Bourgogne_(1682-1712)_-_Google_Art_Project
le duc de Bourgogne, par Hyacinthe Rigaud

C'est en avril 1689 que Fénelon fut désigné come précepteur du duc de Bourgogne. Parallèlement, il poursuit son oeuvre théologique et participe à la controverse que l'on a nommé le "Pur Amour", notamment animée par Madame Guyon, fille du surintendant Fouquet en disgrâce et que Fénelon avant rencontrée dès 1688.

Cette dispute religieuse, appelé aussi le "quiétisme", poussa Fénelon à écrire en 1695, l'Explication des Maximes des Saints sur la Vie intérieure.
En août 1697, Fénelon est écarté de la Cour.

madame-guyon
Madame de Guyon

 

 

______________________

 

Les aventures de Télémaque, Fénelon

 

Genèse de l'œuvre et histoire éditoriale

Les Aventures de Télémaque furent publiées en 1699 sans l'accord de l'auteur, et réimprimées en 1717 par les soins de sa famille. L'ouvrage a connu une foule d'éditions, a été traduit dans toutes les langues et a même été mis en vers latins (une première fois à Berlin en 1743, une seconde fois à Paris, par Étienne Viel en 1808).

Ce roman a provoqué la disgrâce de Fénelon à la cour. Ce dernier avait écrit ce roman d'aventures à l'attention des élèves royaux et en particulier du duc de Bourgogne, le fils du dauphin, dont il était le précepteur.

Intrigue

Fénelon raconte les pérégrinations de Télémaque, accompagné de Mentor, avatar de Minerve — prétexte d'un enseignement moral et politique qui fut également vu, à l'époque, comme une satire du règne de Louis XIV, représenté sous les traits d'Idoménée.

Telemachus_and_Mentor

Analyse

Les Aventures de Télémaque sont à la fois une épopée et un traité de morale et de politique. Ce roman de 1699 connaît un grand succès jusqu'à la Première Guerre mondiale. On le voit dans la réécriture d'Aragon : le roman de Fénelon est raillé. Or quand Aragon publie son œuvre (1922), le succès du roman de Fénelon n'est plus ce qu'il était avant-guerre.

Postérité

Marivaux publie une parodie des Voyages de Télémaque, en 1717.

Ce roman occupe une place à part, à la fois symbolique et praxéologique, au cœur de la doctrine pédagogique dite de L'Enseignement Universel de Joseph Jacotot.

En 1922, Louis Aragon publie un récit en sept chapitres également intitulé Les Aventures de Télémaque qui raille le roman de Fénelon.

texte Wikipédia

 

______________________

 

iconographie

 

 

Télémaque icono 1
Minerve quitte la figure de Mentor et se sépare de Télémaque

 

Télémaque icono 2
Télémaque conte ses aventures à Calypso

 

Télémaque icono 3
Protesilas se jette aux pieds d'Hégésippe

 

Télémaque icono 4
Mentor jette Télémaque du haut d'un rocher dans la mer
et s'y précipte après lui

 

Télémaque icono 5
Télémaque demande à Hazaël le liberté de Mentor

 

______________________

Les personnages du Télémaque de Fénelon

 

Calypso

Ulysse

Télémaque

Minerve

Mentor

Sésostris

Termosiris

Narbal

Astarbé

Nausicrate

Jupiter

Eucharis

 Amour

Adoam

Baléazar

Timocrate

Hégésippe

Hippias

Charon

Pluton

 

Résumé par livres

Livre 1 : Calypso se sent seule depuis le départ d’Ulysse. Télémaque et Mentor arrivent sur son ile. Elle s’occupe bien de Télémaque, celui-ci se laisse séduire malgré les avertissements de Mentor. Calypso dit qu’Ulysse est mort après l’avoir quittée. Télémaque lui raconte ses aventures dont celle avec Aceste.

Livre 2 : Télémaque raconte à Calypso qu’il a été fait prisonnier par Sésostris, un très bon roi, à cause d’un mauvais sujet de celui-ci. Il est séparé de Mentor. Il rencontre Termosiris qui lui redonne confiance. Sa bonté le fait libérer, il est sur le point de retourner à Ithaque lorsque Sésostris décède. Son fils n’est pas à la hauteur, il déclenche une guerre civile pendant laquelle il meurt. Télémaque dit qu’il en gardera toujours souvenir et se servira de cet exemple pour bien gouverner.

Livre 3 : Calypso admire Télémaque. Celui-ci raconte sa rencontre avec Narbal à Tyr. Cette ville est gouvernée par Pygmalion qui détruit sa grandeur par son avarice. Narbal donne de bons conseils à Télémaque pour bien gouverner un pays. Télémaque ne veut pas mentir et les dieux lui montrent leur appui en lui permettant de fuir Tyr.

Livre 4 : Calypso interrompt Télémaque pour qu’il aille se reposer. Mentor prévient Télémaque contre Calypso : elle ne les laissera plus partir. Calypso, elle, se méfie de la sagesse de Mentor. Télémaque reprend son histoire, il parle de l’ile de Chypre où sous l’influence de Vénus tout n’est que plaisir. Il parle de ses retrouvailles à Mentor et de sa rencontre avec Hasaël.

Livre 5 : Arrivée en Crète où ils font l’éloge des lois de Minos. Histoire d’Idoménée qui a tué son fils. Epreuves pour choisir le nouveau roi. Télémaque refuse d’être celui-ci, il veut revoir Ithaque. Il parle du naufrage et de l’arrivée sur l’ile de Calypso.

Livre 6 : Vénus emmène Amour sur l’ile de Calypso. Cela crée de nombreuses tensions surtout entre Calypso et la nymphe Eucharie. Mentor se sert de la jalousie pour forcer Calypso à vouloir chasser Télémaque. Il réussit à déjouer les plans d’Amour et des nymphes.

Livre 7 : Le commandant du bateau est Adoam, frère de Narbal. Il leur raconte ce qui est arrivé à Pygmalion et comment son fils, Baléazar a dû redorer l’image de la Phénicie. Adoam va les déposer chez eux. Il leur parle de la Bétique qui est peuplée d’hommes sages et vertueux. Télémaque admire les mœurs de ce pays.

Livre 8 : Vénus obtient de Jupiter que Télémaque erre encore avant de retourner en Ithaque mais il ne doit pas mourir. Ils se retrouvent à Salente, nouveau royaume d’Idoménée. Celui-ci lui promet de l’aider à rentrer s’il l’aide dans sa guerre que, suivant l’oracle, il ne peut gagner sans lui.

Livre 9 : Mentor demande à Idoménée les causes de cette guerre. Celle-ci est stupide. Mentor réussit grâce à sa grande sagesse à maintenir la paix. Nestor est parmi les chefs de l’Hespérie, il craint Adraste plus qu’Idoménée. Il veut prévenir ce dernier pour qu’il devienne leur allié plutôt que leur ennemi.

Livre 10 : Mentor envoie Télémaque à la guerre et lui donne de précieux conseils. Lui, il reste aux côtés d’Idoménée afin de modifier la ville et faire la fortune de l’Etat. Idoménée le remercie, il est heureux d’être aimé par son peuple et non pas craint.

Livre 11 : Idoménée avoue avoir été mal conseillé. Il parle de Philoclès dont il s’est séparé alors qu’il était le seul homme honnête et juste. Mentor lui dit de se séparer de Timocrate et Protésilas ce qui est fait et d’aller chercher Philoclès. Mentor fait de Salente un bon royaume pour en faire un parfait exemple pour Télémaque.

Livre 12 : Philoctète avoue à Télémaque qu’il a ressenti pendant longtemps de la haine envers Ulysse qu’il croyait responsable de ses maux. A présent, il admire sa vertu et s’en repent.

Livre 13 : Télémaque se comporte d’abord comme un enfant gâté. Il se querelle avec Phalante et Hippias. Le camp est attaqué par Adraste. Télémaque devient un autre homme, il remporte une petite victoire en repoussant ses ennemis mais il est surtout admiré pour sa générosité envers Hippias, décédé, et son frère Phalante, blessé mais bien vivant.

Livre 14 : Adraste attend le bon moment pour lancer une nouvelle attaque. Télémaque, suite à des rêves lui montrant Ulysse mort, se rend aux Enfers. Pluton le laisse les parcourir pour voir si son père y est. Il voit le malheur des rois. Aux Champs-Elysées, il rencontre son arrière-grand-père, Arcésius, qui lui montre le bonheur de ceux qui ont bien gouverné. Ulysse n’est pas mort. Télémaque ressort vivant des Enfers.

Livre 15 : Télémaque évite aux alliés de prendre de mauvaises décisions ce qui augmente sa réputation. La guerre éclate, il y a beaucoup de morts et de blessés des deux côtés dont Pisistrate, fils de Nestor. Télémaque réussit à arrêter Adraste et lui laisse la vie sauve mais celui-ci l’attaque et Télémaque le tue. Les Dauniens sont heureux d’être libérés de ce tyran.

Livre 16 : Télémaque rend les derniers hommages à Pisistrate. Il refuse les louanges qui pourraient le corrompre. Il ne veut pas être le nouveau roi des Dauniens. Arrivée de Diomède, roi malheureux qui a combattu pour les Grecs contre Troie, qui demande l’hospitalité. Télémaque offre une terre à Diomède et choisit Polydamas, un homme sage et vertueux, pour gouverner les Dauniens.

Livre 17 : Télémaque revient de la guerre. Salente a beaucoup changé. Mentor lui fait à nouveau des leçons pour bien gouverner Télémaque lui avoue aimer Antiope, fille d’Idoménée, amour que Mentor approuve. Il est temps de partir pour Ithaque mais Idoménée fait tout pour retenir ses amis. Télémaque a du mal à l’affronter. Le départ est très pénible et triste.

Livre 18 : Mentor fait encore la leçon à Télémaque sur son caractère. Rencontre avec Cléomène qui est en fait Ulysse. Avant de rentrer chez lui, Minerve se découvre à Télémaque et lui donne ses derniers conseils. Télémaque retourne chez son père chez Eumée.

source

 

______________________

 

Les guerres de Louis XIV

 

1667-1668 : guerre de Dévolution – contre l’Espagne, le roi de France réclame la succession pour son épouse la reine Marie-Thérèse d’Espagne, sœur du roi Philippe IV qui vient de mourir. Conflit victorieux (douze places fortes dans les Flandres et la ville de Lille).

1672-1678 : guerre de Hollande - concurrence maritime ; griefs politiques contre la république calviniste des Pays-Bas ; affront personnel contre Louis XIV par l’ambassadeur hollandais. Premières victoires françaises mais la guerre devient européenne et la victoire finale française coûteuse et prouvant la difficulté de Louis XIV à vaincre  une petite république de marchands.

  • En 1694, Fénelon identifie le dérèglement de la monarchie à la guerre de Hollande : «jusqu’à cette guerre de Hollande […] la source de toutes les autres […] et de tous les maux que la France souffre».

1688-1697 : guerre de la ligue d’Augsbourg – coalition contre la France comprenant l’Autriche, la Hollande, la Franconie, la Suède, la Saxe, la Bavière, la Souabe puis l’Angleterre. L’affrontement, continental, maritime, colonial, fut épuisant. Finalement, le conflit se termina par une neutralisation des protagonistes

1701-1713 – guerre de succession d’Espagne -  quand le roi d’Espagne meurt, la succession revient au fils de Louis XIV, Philipe d’Anjou devenu Philippe V. Ce renversement de l’équilibre européen inquiète toute l’Europe qui forma une coalition avec l’Angleterre, la Hollande, l’Empire et les princes allemands. La France subit des revers Finalement, le 24 juillet 1712, Villars remporta une victoire décisive. Et des traités suivirent.

______________________

 

détail à propos d'une citation de l'introduction (discussion 2012)

 

  • Michel Renard

    Manu, J'ai une question à te poser, toi qui es forte en maths et en philo... J'ai toujours eu un léger blocage devant certains doubles négations...

    "Épictète écrit : "Il est utile de prévoir ce qui dépend de nous. Il est moins utile d'ignorer ce qui ne dépend pas de nos soins, et ce que les dieux veulent faire de nous."

    La phrase doit être bancale... Moi, je comprends : "il n'est PAS moins utile d'ignorer..." Non...?

  • Emmanuelle Curatolo

    Salut Michel !

    En ce qui concerne ta citation, elle me paraît très claire, peut-être parce que je connais assez bien les Stoïciens. En fait il n'y a pas de double négation. Chez les Stoïciens, il faut distinguer ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous. Marc Aurèle est le plus intelligible pour cette façon de voir les choses. S'il faut faire cette distinction, c'est dans le cadre d'une réflexion sur la liberté :
    • choses qui dépendent de nous -> nous pouvons les changer
    • choses qui ne dépendent pas de nous -> nous ne pouvons pas les changer
    Si bien qu'il faut concentrer notre action sur les choses que nous pouvons changer. Se concentrer sur les autres choses est une perte de temps et nous pourrit l'existence. Et donc, pour accéder au bien-être, il faut arrêter d'essayer d'agir contre ce qui est guidé par le destin (ici les dieux) mais agir en conformité avec notre liberté.

    Je ne crois pas qu'il faille réécrire cette citation, mais simplement la comprendre comme ça.

    Voilà, j'espère t'avoir aidé.

  • Michel Renard

    Merci de ta réponse.
    je suis d'accord avec cette interprétation du stoïcisme. Mais la phrase que j'ai trouvée dans l'introduction des "Aventures de Télémaque" rédigée par Jeanne-Lydie Goré (Sorbonne) dans les années 1980 au moins... me semble défective.

    Depuis, j'ai cherché dans le texte de Fénelon lui-même (dans cette édition, il s'agit du livre VIII, p. 287, classiques Garnier, 1987-1994), et la phrase est bien :
    "Il est utile de prévoir ce qui dépend de nous pour le bien faire ; mais il N'est PAS moins utile d'ignorer ce qui ne dépend pas de nos soins, et ce que les dieux veulent faire de nous."

    J'ai vérifié aussi dans des éditions anciennes (mais c'est au chapitre IX). La phrase comporte bien : "pas moins utile..."
    http://books.google.fr/books?id=dbA8AAAAcAAJ&pg=PA622&lpg=PA622&dq=Il+est+utile+de+pr%C3%A9voir+ce+qui+d%C3%A9pend+de+nous.+Il+est+moins+utile+d%27ignorer+ce+qui+ne+d%C3%A9pend+pas+de+nos+soins,+et+ce+que+les+dieux+veulent+faire+de+nous.%22&source=bl&ots=L_Q6lAW9nX&sig=tS6pgFMKiGQidOtkVG830CKzc8k&hl=fr&sa=X&ei=VMCPUKP-FeWf0QXQqoCwDQ&ved=0CCUQ6AEwAQ#v=onepage&q=Il%20est%20utile%20de%20pr%C3%A9voir%20ce%20qui%20d%C3%A9pend%20de%20nous.%20Il%20est%20moins%20utile%20d%27ignorer%20ce%20qui%20ne%20d%C3%A9pend%20pas%20de%20nos%20soins%2C%20et%20ce%20que%20les%20dieux%20veulent%20faire%20de%20nous.%22&f=false

    Oeuvres choisies de Fénelon
    books.google.fr
     
  • Emmanuelle Curatolo

    C'est toujours dans le cadre de l'action libre :
    "Il est utile de prévoir ce qui dépend de nous pour le bien faire" = se concentrer sur ce que nous pouvons changer afin de le changer.
    "Il n'est pas moins utile d'ignorer etc." = il est encore plus utile d'ignorer ce qui ne dépend pas de nous afin de ne pas connaître l'échec de vouloir changer quelque chose que nous ne pouvons pas changer.

    La connaissance en vue d'une action libre se fait en renforçant notre connaissance de ce qui dépend de nous, et en même temps en repoussant ce qui ne dépend pas de nous. Privés de ce qui nous plombe et nous empêche d'agir, mais forts de la connaissance de ce que nous pouvons changer, nous élargissons le champ de notre liberté.

    La difficulté chez les Stoïciens c'est de prendre en compte la distinction entre la fatalité et le déterminisme. Nous n'agissons pas contre la fatalité (c'est impossible), en revanche, ce qui dépend de la sphère du déterminisme contient notre action libre : nous pouvons modifier une chaîne causale.

  • Michel Renard

    Merci. Je suis d'accord avec toi... d'autant que je m'étais quelque peu plongé parmi les stoïciens quand j'ai préparé d'anciens élèves au Bac, l'année dernière...
    Mais l'introductrice a commis une faute de syntaxe qui rendait sa phrase confuse...
    Fénelon n'a pas commis cette faute... Comme quoi, même parmi les savants de la Sorbonne, la culture grecque classique s'altère... à moins qu'il ne faille incriminer la personne qu'elle a payée pour lui saisir son texte... ^^

  • Emmanuelle Curatolo

    Les deux options sont envisageables (faute de l'introductrice et faute de saisie).
    Malheureusement, ça ne touche pas que la culture grecque. Il y a peu j'ai eu une conversation avec le préfacier d'un livre de sciences cognitives qui confondait deux concepts, et cette confusion était gravissime. Pourtant, dans la bibliographie il y avait bien le livre qui est à l'origine de la distinction conceptuelle...

  • Michel Renard

    Bon... mais si nous sommes capables de saisir ce genre de bévues, c'est que tout n'est pas perdu. Le savoir devra peut-être se réfugier dans de nouveaux monastères, comme la foi des protestants s'est confiée au "Désert" à la fin du XVIIe siècle... :)

  • Emmanuelle Curatolo

    Joli projet.

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

lundi 5 juin 2017

à propos d'une photo d'André Malraux à l'hôpital (1972)

Malraux à l'hôpital 1972 (1)

 

à propos d'une photo

d'André Malraux à l'hôpital (1972)

 

Malraux à l'hôpital 1972 (1)

 cette photo : "c'était mal, parce que ce n'était pas vrai",

Sophie de Vilmorin 

 

  • Le 19 octobre 1972, André Malraux est entré à l'hôpital La Salpêtrière à Paris  (13e). Voici le témoignage de Sophie de Vilmorin dans Aimer encore (1999) :

"L'idée saugrenue lui est venue d'accepter d'être photographié pour Paris-Match sur son lit d'hôpital. Un peu de vanité peut-être ? Je ne crois pas. Il voulait plutôt entrer à nouveau dans sa vie, celle d'un homme en vue, et reprendre contact avec son lectorat, car il avait un livre en projet, ce que je ne savais pas.

Le spectacle a été horrifiant. Les photographes sont arrivés, ils ont déballé leurs projecteurs et leur parapluies, ils ont débarrassé la table de chevet de tout ce qu'elle supportait et y ont posé un grand cadre en argent renfermant un portrait du général de Gaulle. Non contents de ces méfaits, ils ont demandé à André Malraux de s'allonger complètement, bien raide, avec son drap ramené jusqu'au menton. Et ils ont pris la photo.

J'ai tempêté en vain. Ces gens, contents d'avoir bien fait leur affreux métier, se sont ri de mes protestations. Ils n'ont même pas remporté leur cadre !

La revue a paru, offrant à ses lecteurs avides de sensations la photo pleine page d'un gisant, avec la légende : «André Malraux est devenu le voyageur immobile». De ce jour est née mon aversion pour cette sorte de journalistes.

C'était mal, parce que ce n'était pas vrai il n'était pas du tout immobilisé. Mais bon... il aurait pu l'être, passagèrement. Le pire était le portrait du Général, car il proposait au public l'image d'un André Malraux attaché au souvenir charnel d'une personne disparue, et ça, c'était dénaturer sa personnalité : s'il était interpellé par la mort à un très haut degré, il était modérément atteint par la perte d'êtres qui lui avaient été proches sentimentalement.

J'irai jusqu'à dire qu'il n'était en deuil de prsonne. Si j'avais disparu et qu'il eût trouvé une autre femme pour prendre ma place, il m'eût pareillement enfouie dans ses limbes personnels, sans regrets prolongés ni photo."

Sophie de Vilmorin, Aimer encore, 1999,
éd. Folio, 2001, p. 140-141

 

Malraux à l'hôpital 1972 (2)

 

Aimer encore couv

 

- retour à l'accueil

vendredi 2 juin 2017

Hector de Callias (1841-1887)

Hector de Callias jeune

 

 

Hector de Callias (1841-1887)

écrivain et journaliste

 

Je reprends - et complète - la matière d'un article que j'ai créé pour une encyclopédie en ligne.

________________

 

Hector de Callias (1841-1887) est un journaliste et écrivain français. Il fut, un temps, l'époux de Nina de Callias, la Dame aux éventails de Manet.

 

la Dame aux éventails Manet
Nina de Callias a été l'épouse d'Hector de Callias

 

Biographie

Filiation

Hector Bénigne Richard de Callias est né le 30 septembre 1841 à Paris (3e arrondissement) (1). Il appartenait à une "famille savoyarde ayant quelque ancienneté". Il est, en effet, le fils du marquis Joseph de Callias (né à Le Noyer, Savoie, le 12 août 1817), ingénieur, homme de plume et surtout professeur de français (2). Sa mère était professeur de dessin et peintre. Hector avait un frère, Horace de Callias, né le 18 septembre 1847 (3) (4).

Mariage

Le 3 novembre 1864, il épouse Anne-Marie Gaillard - connue ensuite sous le nom de Nina de Callias -, à la mairie du IXe arrondissement de Paris (rue Drouot) (1). Arsène Houssaye, le directeur du journal où travaillait Hector de Callias - et témoin à son mariage - a raconté cette union :

  • "Hector de Callias, tout jeune alors, jouant les Boufflers et les Rivarol dans le Figaro et ailleurs, eut l'étrange idée de se marier, lui qu'on aurait presque pris pour M. de Cupidon, tant il était encore imberbe et évaporé. Mais il avait rencontré de par le monde chantant, Melle Nina de Villars, qui ne lui apportait pas seulement un piano en dot, mais aussi cinquante mille livres de rentes. Pour un disciple d'Apollon, c'était inespéré ; mais, par malheur, il n'aimait point le piano. (...) Il vint me demander d'être son témoin avec Nieuwerkerque" (5).

L'entente entre les deux mariés ne dure pas. Arsène Houssaye a fourni son explication de la discorde : "... Callias et Nina, deux excentriques, ruisselants d'insenséisme. Ils avaient beaucoup trop d'esprit, c'est ce qui les a tués. J'avais été avec Nieuwerkerke témoin de leur hyménée. Je les retrouvai l'été suivant à Ems ; lui, poète et journaliste, avait brisé sa plume ; elle, grande pianiste, avait donné la clef de son piano à son mari, qui la jeta par la fenêtre.
Que faisaient-ils à Ems ? Ils s'aimaient. Voilà qui est bien ; mais ils apprenaient trop à apprécier les vins du Rhin. Ils buvaient à leur déjeuner deux bouteilles de Johannisberg, tout en trempant leurs lèvres dans quelques vins de France. Ce n'était encore qu'une douce griserie sous le rayonnement de l'amour. Mais la dame, ayant retrouvé la clef de son piano, exaspéra bientôt le mari, qui avait horreur de la musique. Il eut la grandeur d'âme de se séparer de sa femme, quoiqu'il n'eût pas un sou vaillant et quoiqu'elle eût 80 000 livres de rente. Nina retourna à sa mère ; Hector retourna au Figaro, où il aiguisa «les mots de la fin» jusqu'au dernier mot de sa fin" (7).

Bad Ems, Kurhaus, avant 1914
Bad Ems, Kurhaus, avant 1914


La rupture entre les deux époux se matiéralise par la séparation de corps vers 1867. Et Hector de Gallias fait montre de distinction : "Dans cette conjoncture (son) attitude, malgré tous ses torts, aurait été celle d'un galant homme. M. Gaillard [père de Nina] lui ayant fait offrir une rente viagère de 3 000 francs pour faire défaut au procès, afin d'éviter le retentissement d'un débat contradictoire, il fit défaut, comme on le lui demandait, mais refusa la rente" (7).

Inconduites

Hector de Callias se fait remarquer, dans les années qui suivent son mariage, par des conduites qui lui valent l'attention de la police :

"À partir de 1880, de nombreux documents attestent de ses problèmes avec l’autorité (...) Hector de Callias est arrêté le 5 mai 1881 pour avoir crié «de toutes ses forces», à 2 heures du matin, «à bas les Jésuites, les canailles, tas de crapules, et de sales cochons» !
Hector est cité le 20 mai 1884 pour «ivresse manifeste» ; le 8 avril 1885, pour «ivresse et bris de carreaux» ; le 11 avril 1885, pour «ivresse manifeste» ; le 21 avril 1885, «trouvé en état complet d’ivresse, couché sur le trottoir» ; le 30 janvier 1886 «tombé sur le trottoir dans un état complet d’ivresse» ; le 3 décembre 1886, en état d’ivresse, il prend une voiture, l’occupe pendant une heure et ne paie pas la course et finalement, le 9 janvier 1887, il est arrêté devant le 17 rue Chaptal (a) «pour ivresse manifeste»" (8).

Ayant rompu tout lien avec elle, Hector de Callias assiste cependant à l'enterrement de Nina de Villard en juillet 1884. Oubliée de la plupart des célébrités ayant fréquenté son salon, elle fut portée en terre par une vingtaine de personnes seulement :

"Par contre, on eut la surprise de voir au premier rang, Hector de Callias, qui ne l'avait plus revue depuis leur séparation. Il conduisit le deuil, mais évita de recevoir les poignées de main après la cérémonie. Il en laissa le soin à Charles Cros et se précipita - ivrogne invétéré - au premier comptoir pour étancher une soif que l'émotion avait rendue intolérable ! Lepelletier nous affirme qu'on le rencontra, trois jours après, avec le même habit noir et la même cravate qui avait été blanche, titubant sur les trottoirs et haranguant les becs de gaz. Il n'était pas encore rentré chez lui" (9).

 

Mort

Hector de Callias meurt le 8 novembre 1887 à Fontainebleau (Seine-et-Marne), "dans une hôtellerie où il ne connaissait pas âme qui vive" (10), au numéro 10 de la rue de France (11) (12).

Fontainebleau, rue de France, cpa
Hector de Callias est mort à Fontainebleau, dans un hôtel anciennement situé à la place de l'Horlogerie (à droite)


Arsène Houssaye a laissé ce récit des instants ultimes du journaliste :

"Sa mort fut douce : la servante de l'endroit lui apporta, dans son lit, son café après le déjeuner. Très éteint déjà, il lui dit : "Allume-moi ma pipe". Cette brave créature alluma la pipe et la passa à Callias. Il huma une gorgée de café et un nuage de fumée, après quoi il rendit son âme à Dieu.
Jeu de la fatalité ! Sa mère, un peintre distingué qui a toute une école de jeunes étrangères dans son atelier, passait la belle saison à Fontainebleau, tout inquiète de ne pas revoir son fils. Or elle demeurait tout juste en face de l'hôtellerie où avait échoué le journaliste. "Qui donc est mort ? demanda-t-elle, en voyant passer une bière." On lui répondit : "C'est un monsieur qui n'avait pas de papiers ; on a seulement trouvé sur sa table de nuit des mots pour rire qu'il adressait au Figaro."
Je peindrais mal la douleur de cette vaillante mère qui a mis au monde un vrai peintre et un vrai poète ; le peintre, c'est Horace de Callias. Si on réunit un jour en un volume les maximes à la Chamfort d'Hector de Callias, le volume survivra" (13).

 

Une carrière de journaliste

Au moment de son décès, Les Annales politiques et littéraires ont dressé son portrait : "À ses débuts, il y a vingt-cinq ans environ, Hector de Callias apparut comme un altéré d'élégance et comme le plus gandin (b) des gens de lettres ; on ne disait pas encore gommeux (c). Il était toujours vêtu des couleurs les plus tendres : dans sa toilette, le gris perle alternait avec la fleur de pêcher et le caca-d'oie. Il portait toujours la fine badine et ne se dégantait pas, même quand, par hasard, il s'asseyait pour quelque temps au café.
Il ne collaborait guère qu'à des revues élégantes, aux couvertures glacées et dont les livraisons ressemblaient à des boites de bonbons. Il s'excusait de donner de la copie à L'Artiste, les jours où il s'encanaillait. Aucun de ses confrères ne semblait assez homme du monde ; il ne soupirait qu'après le high-life (d) et laissait volontiers échapper de ses poches des invitations sur bristol teinté, armorié et parfumé. (...) Morny, qui le protégeait, lui fit contracter un beau mariage. Mais sa prospérité ne dura qu'un temps. Bientôt Callias tomba dans l'ivrognerie" (14).

 

Hector Callias
Hector de Callias


Hector de Pallias a été rédacteur en chef du Courrier artistique que dirigeait Louis Martinet (15). Il y tient une chronique du théâtre. Il écrit dans L'Éclair, journal littéraire qui paraît le dimanche (16). Il collabore au Figaro, à la Gazette des étrangers, à la Revue du XIXe siècle, sous les pseudonymes de "Dorante" et de "Pierre Dax". Il signe "Toto" en 1868 au Gaulois (17).

 

Le Courrier artistique, couverture, 12 novembre 1865
Le Courrier artistique, 12 novembre 1865

 
Il a été journaliste à L'Artiste, dirigé par Arsène Houssaye, où il écrit des chroniques sur le théâtre, sur les salons de peinture. Défenseur, entre autres, de l'opéra bouffe, il écrit par exemple, dans la livraison de mars 1862 de L'Artiste, après le départ d'Offenbach de la direction des Bouffes-Parisiens :

"J'ai pu m'assurer positivement d'une chose dont j'étais convaincu au fond, c'est que le théâtre des Bouffes a pris chez nous une profonde racine, et qu'il a ses destinées. (...) Après tout, ce qui est bon vaut toujours mieux que ce qui est mauvais, et un bon vaudeville est meilleur qu'une mauvaise tragédie. Le bouffe est le petit art que les maîtres n'ont pas dédaigné, à côté du grand art, et lui ont parfois accolé. Allant plus loin, on peut même dire qu'il n'y a ni grand art ni petit art, mais que tout ce qui est parfait en soi est beau et grand. Shakespeare et Molière ont fait beaucoup de bouffe, les anciens aussi, et ils étaient peut-être aussi sérieux que nous.
Offenbach n'a probablement pas été cherché si loin quand il a bâti son théâtre : il avait devant lui un exemple aussi grand et plus moderne, Rossini. (...) La bouffonnerie musicale, qui manquait en France, devait y être introduite, et elle le fut en effet. Offenbach sut, après les maîtres italiens, trouver des accents comiques, originaux et parisiens. En cela, malgré le germanisme de son nom, il fut italien. (...) Offenbach, quoi qu'on ait dit de lui, a toujours respecté la rime. Ses pipeaux sont légers, mais ils chantent. Je citerais cent de ses airs qui font fredonner et danser, non seulement Paris, mais l'Europe entière" (18).

L'Artiste, couverture, 1867
L'Artiste, 1867

 
Il arrive que le verbe d'Hector de Callias suscite l'exaspération. En 1874, par exemple, Le Figaro écrit : "À la suite d'un article que nous avons publié dernièrement sur Paris-Journal, M. Georges Maillard a attaqué un des auteurs de cet article, M. Hector Callias, en des termes tels qu'une rencontre a été jugée inévitable. MM. Hector de Callias et Georges Maillard se sont battus à l'épée, hier, en Belgique, à Havré, près de Mons. Après cinq reprises et douze minutes de combat, les témoins des deux parties ont séparé les deux adversaires. M. Georges Maillard avait reçu deux coups d'épée, l'un à la poitrine et l'autre à la main ; M. Hector Callias avait été également atteint de deux coups d'épée, à l'avant-bras et à la main" (19).

 

Publications

  • Le livre de la vie, 1862.
  • Esprit de tout le monde, 1862.
  • Les mirages parisiens, 1867.
  • Le divorce de Marguerite ; Comment on se sépare. - Un enfer rose, 1876.

 

Bibliographie

  • Catulle Mendès, La maison de la vieille, 1894, préface de Jean-Jacques Lefrère, Michaël Pakenham, Jean-Didier Wagneur, éd. Champ Vallon, 2000.

 

Michel Renard
professeur d'histoire

 

Notes et références

Notes

a - Domicile de son épouse morte trois ans auparavant.
b - Sous le Second Empire : jeune homme très élégant, raffiné et assez ridicule. Cf. Cnrtl
c - Jeune élégant du XIXe siècle, désœuvré et vaniteux. Cf. Cnrtl
d - Locution anglaise qu'on emploie quelquefois en français et qui signifie la manière de vivre des hautes classes. Cf. Émile Littré : Dictionnaire de la langue française.

Références

1 - Archives départementales de Paris, état civil, registre des mariages, IXe arrondissement, 1864.
2 - De Joseph de Callias, voir Du travail des enfants dans les lycées et collèges, 1868.
3 - Pierre Dufay, Mercure de France, 1er juin 1927, p. 328.
4 - Catulle Mendès, La maison de la vieille, 1894, éd. Champ Vallon, 2000, préface de Jean-Jacques Lefrère, Michaël Pakenham, Jean-Didier Wagneur, p. 20.
5 - Arsène Houssaye, Les confessions, souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880, tome quatrième, 1885, p. 64.
6 - Arsène Houssaye, Les confessions : souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880, tome cinquième, 1891, p. 364-365.
7 - Pierre Dufay, Mercure de France, 1er juin 1927, p. 330.
8 - Marie Boisvert, "Le dossier Callias : un témoignage de collision entre l’ordre et le désordre", université de Toronto, 2012, p. 26 [en ligne].
9 - Georges Zayed, "Un salon parnassien d'avant-garde : Nina de Villard et ses hôtes", Aquila. Chesnut Hill Studies in Modern Languages and Literatures, volume II, Boston College, Chesnet Hill, Martinus Nijhoff, The Hague, Pays-Bas, 1973, p. 229.
10 - Arsène Houssaye, Les confessions, souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880, tome cinquième, 1891, p. 365.
11 - La Justice, dir. Georges Clemenceau, 12 novembre 1887.
12 - Archives départementales de Seine-et-Marne, Fontainebleau, état civil, registre des décès, 1887.
13 - Arsène Houssaye, Les confessions : souvenirs d'un demi-siècle, 1830-1880, tome cinquième, 1891, p. 365.
14 - Les Annales politiques et littéraires : revue populaire paraissant le dimanche, dir. Adolphe Brisson, 20 novembre 1887, p. 324.
15 - Sur Louis Martinet, cf. le site "Correspondance d'Eugène Delacroix".
16 - L'Éclair : journal littéraire, 3 mai 1868.
17 - Pierre Dufay, Mercure de France, 1er juin 1927, p. 329.
18 - L'Artiste, mars 1862, p. 114.
19 - Le Figaro, journal non politique, 1er mars 1874.

 

Liens externes

 

Hector de Callias atelier Nadar
Hector de Callias, journaliste, atelier Nadar

 

Documents

 

acte de mariage Hector de Callias et Nina (1)

acte de mariage Hector de Callias et Nina (2)
acte de mariagae d'Hector de Callias et Anne Marie Gaillard, 3 novembre 1864, à Paris 12e

 

acte de décès Nina de Callias à Vanves
acte de décès de Nina de Callias (Anne Marie Gaillard) à Vanves

 

acte de décès Hector de Callias (1)

acte de décès Hector de Callias (2)
acte de décès d'Hector de Callias, à Fontainebleau

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

lundi 29 mai 2017

Paul Brulat (1866-1940)

Paul Brulat 1918

 

 

Paul Brulat (1866-1940)

notice

 

 

Je reprends - et développe - la matière d'un article que j'ai créé pour une encyclopédie en ligne.

________________

 

Paul Brulat (1866-1940) est un écrivain et journaliste français.

 

Biographie

Paul Auguste Brulat est né le 26 mai 1866 à Saint-Jean-de-Muzols, au lieu-dit du Furgon, en Ardèche. À la naissance de l'enfant, son père, Auguste Casimir Burlat était avocat, alors âgé de trente ans ; sa mère, Alphonsine, Augustine Serpelin, âgée de vingt-huit ans (1).

À l'âge de deux ans, Paul Brulat s'installe avec sa famille en Tunisie (2) où son père est avocat défenseur auprès du tribunal d'instance de Tunis (3). Il revient en métropole pour suivre ses études au lycée de Marseille où il reste interne durant neuf ans, selon ses dires (4) ; il y a pour condisciple Edmond Rostand (2).

Il commence des études de droit à Paris en 1885 (5), et obtient sa licence. Puis effectue une année de service militaire (6). Il devient inspecteur des monuments historiques (7) (8).

Paul Brulat rencontre une première fois Émile Zola à la la fin 1889 (9).

Le 8 avril 1895, à la mairie du Ier arrondissement de Paris, Paul Brulat épouse Catherine Alice Bionier (née le 13 novembre 1877), en présence des écrivains Émile Zola et Paul Alexis et de l'éditeur Georges Charpentier ; les deux derniers étant des proches de Zola.

 

59 rue Lepic
au 59, rue Lepic, le bel immeuble d'angle date de 1884 (source) ; Brulat y habite en 1896

 

Les époux habitent au 59 rue Lepic dans le XVIIIe arrondissement, dans un bel immeuble construit une dizaine d'années auparavant par l'architecte Émile Hennequet (source). Le 20 février 1896, à cette adresse, naît Paule Brulat, surnommée "Paulette" (30). La fillette rencontre Émile Zola quand elle accompagne son père à Médan. Le célèbre écrivain la prend en photo. Elle meurt en 1970, à Cannes.

 

acte naissance Paulette Brulat 1896
acte de naissance de Paule ("Paulette") Brulat, le 20 février 1896

 

Paulette Brulat, photo de Zola
Paulette Brulat, photo d'Émile Zola (source)

 

Paul Brulat divorce le 6 janvier 1902 (10).

Brulat a manifesté un certain engouement pour l'anarchisme de philosophie mais non d'action violente. Dans ses mémoires il raconte qu'au temps du Journal (1892...), plusieurs de ses journalistes partageaient  cet attrait :

  • "En ce temps-là, la jeunesse d'élite se proclamait anarchiste et s'en prévalait comme d'une distinction supérieure. L'Anarchie, c'était, à ses yeux, l'affranchissement et le développement de la personnalité humaine, et tous les hommes frères dans la liberté. Barrès lui-même, tout en étant très patriote, n'était pas éloigné de ces idées, en préconisant le culte du moi.
    Quelques jeunes collaborateurs du Journal : Paul Adam, Bernard Lazare, Gaston Leroux et moi-même, nous nous réunissions, deux ou trois fois par semaine, chez l'un des plus fervents apôtres de l'Anarchie, le docteur Frédéric Longo, qui habitait aux Batignolles.
    Nous nous étions connus au Quartier Latin, nous étions du même âge. Nature ardente et d'un désintéressement passionné, Longo soignait les pauvres pour rien et distribuait tout ce qu'il possédait.
    En attendant le «Grand Soir» qui devrait changer la face du monde et céeer un état nouveau de l'humanité, nous discutions jusqu'aux heures les plus avancées de la nuit" (36).

En 1903, il participe au premier pèlerinage de Médan. Plus tard, en 1921, il est cofondateur de la Société littéraire des Amis de Zola.

Dès le début de la guerre, à l'automne 1914, Paul Brulat prend part aux activités de la "Colonie des enfants de mobilisés" dont le premier centre est installé à Étretat en Seine-Maritime. Il note dans ses souvenirs : "Je n'étais que de passage à Paris. J'y venais chercher, chaque semaine, de pauvres enfants pour les transporter à Étretat, où s'était fondée la première colonie des orphelins de guerre. C'est une histoire des plus émouvantes et dont je fus le témoin, jusqu'à la fin des hostilités. (..) J'ai passé toute la guerre, penché sur cette enfance, victime de l'effroyable cataclysme" (11) (12).

Colonie des orphelins de guerre à Étretat
Colonie des orphelins de guerre à Étretat

 

En 1917, en 1922, il habite au n° 21 rue la rue Ferdinand-Fabre à Paris (XVe arrondissement).

En novembre 1925, il fut victime d'un mauvais canular. Plusieurs journaux, abusés, annoncèrent sa mort, tel L'Est républicain (7) ou L'Ouest-Éclair (8). Ce dernier rectifia l'erreur peu après, sous le titre "Les sensations d'un mort vivant" en donnant la parole à l'intéressé : "Je viens d'éprouver, à mon tour, les sensations du mort vivant. Elles ne durèrent, heureusement, qu'un jour. Cela suffit, cependant, pour que - la nouvelle de mon décès ayant été répandue par l'Agence Havas et la T.S.F., sur la foi d'un mauvais plaisant - quelques personnes se soient présentées aussitôt pour louer mon appartement" (13).

 

Madame Paul Brulat    Paul Brulat vers 1930
Madame Paul Brulat                                                       Paul Brulat, vers 1930

 

Paul Brulat est mort le 30 juin 1940 (14) (15), dans la commune du Chesnay, en Seine-et-Oise (aujourd'hui département des Yvelines). Partir au moment où la France s'effondrait n'a pas permis que l'on remarquât la disparition de cet écrivain ni de dresser le bilan de son œuvre.


acte de décès Paul Brulat 30 juin 1940acte de décès de Paul Brulat, 30 juin 1940 (la date de sa mort était jusqu'ici inconnue)

 

 

Carrière

À côté de sa fonction d'inspecteur des Monuments historiques (Brulat signe souvent de ce titre mais très peu d'informations sont disponibles à ce sujet), il entame un parcours de journaliste.

À la fin de l'année 1889, à l'âge de vingt-trois ans, il entre au quotidien La Presse dirigé par Georges Laguerre, principal organe du boulangisme (16). Il donne à ce journal une chronique quotidienne de cent lignes, qu'on lui interdit cependant de signer, dit-il dans ses souvenirs (17) ; on relève pourtant souvent sa signature quand on dépouille ce journal.

La Presse 22 février 1890
La Presse, directeur : Georges Laguerre, 22 février 1890

Paul Brulat a collaboré aux organes de presse suivants : le Journal, L’Événement, La Cocarde de Maurice Barrès à l'automne 1894 (16), la Revue socialiste, La Justice de Clemenceau à la fin de 1897 (16), la Revue indépendante, Les Droits de l’homme, L'Esprit français, Les Maîtres de la Plume, Le Petit Marseillais (collaborateur littéraire).

Engagé au Journal, dès sa création en septembre 1892 par Fernand Xau, Brulat évoque dans ses mémoires le lancement du nouvel organe de presse :

  • "Ma vie de reporter errant se terminait de la façon la plus heureuse. Je recevais une lettre de Fernand Xau, m'invitant à collaborer au Journal qu'il fondait. Il avait tout pour réussir : l'initiative, l'expérience, l'entregent, la foi, et surtout de gros capitaux. Il offrait à ses collaborateurs des appointements inusités. Jamais la littérature n'avait été à pareille fête. Le bon François Coppée, entre autres, devait recevoir trois cents francs par chronique. À prix d'or, on avait enlevé aux autres feuilles littéraires quelques-uns de leurs plus brillants leaders.
    Je m'engageai à fournir des contes, des enquêtes et articles d'information.
    La France était criblée d'affiches, annonçant l'apparition prochaine du grand journal littéraire à cinq centimes, avec les noms et portraits des rédacteurs. Le nombre de ceux-ci dépasssait la centaine.
    L'avant-veille du premier numéro, le 20 septembre 1892, un grand banquet nous réunissait. À la table d'honneur, siégeaient Zola, François Coppée, André Theuriet, Séverine, Octave Mirbeau, Jean Lorrain, Henry Céard, Maurice Barrès, Paul Hervieu, Émile Bergerat, Clovis Hugues, Grosclaude, Paul Alexis, Henry Becque, Rémy de Gourmont, Félicien Champsaur, Jean de Bonnefon, tous ceux qui apportaient au Journal le prestige de leurs noms et de leurs œuvres.
    Aux tables latérales se groupaient les jeunes, encore peu connus, mais qui donnaient les plus belle promesses : Paul Adam, Georges d'Esparbès, Alphonse Allais, Fernand Vandérem, Louis de Robert, Joseph Caraguel, Georges Docquois, Bernanrd Lazare, Auguste MArin, Gaétan de Méaulne, bien d'autres.
    À cette brillante phalange devaient bientôt s'ajouter Catille Mendès, Lucien Descaves, Courteline, Pierre Louys, Henri Fèvre, Ernest Lajeunesse, Pierre Veber" (35).

Le Journal 28 septembre 1892
Le Journal, n° 1, 28 septembre 1892 (source)

 

Il publie deux romans sur le journalisme : Le Reporter (1898) et La Faiseuse de gloire (1900).

C’est donc en intellectuel et écrivain averti, admirateur de Zola et farouche défenseur d’Alfred Dreyfus, qu’il devient l’un des collaborateurs du Carmel en 1916 puis le directeur de le revue culturelle suisse Le Carmel français fin 1917.

Journaliste engagé, Paul Brulat mécontente certains de ses collègues : le 31 janvier 1899, il affronte en duel un homme de confiance de Rochefort, Daniel Cloutier (1862-1902), passionné d'escrime (18).

Paul Brulat a appartenu :

  • au comité de la Société des Gens de Lettres (avec le parrainage d'Alphonse Allais) ;
  • à la société "L'Évolution mondiale" ;
  • à la Fédération internationales des arts, des lettres et des sciences (fondée en 1918) ;
  • au Cercle international intellectuel.

Il a fondé la société "Les amis de Jules Princet" (1873-1924, créateur du Théâtre aux Champs, 1906-1914).

Paul Brulat 1932
Paul Brulat, 1932
(Les Feuillets bleus, 22 octobre 1932)

 

Brulat dans l'Affaire Dreyfus

Dans ses mémoires, Lumières et grandes ombres (1930), Paul Brulat raconte la scène de la dégradation du capitaine Dreyfus, le 5 janvier 1895 : "Le malheureux officier criait son innocence. - Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent. Un ouragan d'outrages lui répondait : Sale juif, Judas ! Mort au traître ! Tout à coup, j'eus l'intuition que cet homme était sincère... À la fin de mon compte rendu de la dégradation, j'émis l'hypothèse d'une erreur judiciaire. - Est-ce que vous êtes fou ? me demanda Xau (directeur du Journal). Refaites-moi ça ; effacez, du moins, les dernières lignes. - Non, répondis-je, j'ai dit ce que je pense. Mon compte rendu ne parut pas. Je le proposai à d'autres journaux, où il fut également refusé" (19).

 

L'œuvre littéraire

L'âme errante  (1892)

C'est l'histoire de Dominique Malaure, esprit intelligent mais tourmenté par la disparition précoce de sa mère, son isolement relationnel, ses crises nerveuses et ses pleurs incontrôlés qui parsèment sa torpeur et son apathie pathologique. Il ne trouve à contourner cette instabilité psychologique que par deux rencontres dans sa vie : celle de Philippon, un condisciple du collège où il est interne ; et celle de madame Menerson (Ellen) avec qui, plus tard, il éprouve un amour - adultère - partagé. Le roman s'achève par la tentative tragique des deux amants d'échapper au malheur des conventions qui s'opposent à leur passion.

L'histoire s'inspire d'un fait réel, l'affaire Chambige : "Le 25 janvier 1888, dans une villa de Sidi-Mabrouk, aux environs de Constantine, l’étudiant Chambige est retrouvé blessé près du cadavre dévêtu de Magdeleine Grille, une femme mariée dont la vertu et la fidélité étaient jusque-là réputées irréprochables. Jugée devant la cour d’assises de Constantine du 8 au 11 novembre 1888, l’affaire fait grand bruit parce qu’elle mobilise deux familles connues et influentes. Au terme du procès, Chambige sera reconnu coupable de meurtre prémédité avec circonstances atténuantes et condamné à sept ans de travaux forcés et un franc de dommages envers la partie civile. Durant les débats, deux lectures de l’affaire s’opposent" (31).

Paul Brulat prend parti pour l'hypotèse de la passion meurtrière de Dominique et Ellen. À la reparution du livre, en 1923, la revue Comœdia rédige une note curieuse qui fait douter que le rédacteur a vraiment lu l'ouvrage... :

  • "Pour être l'une des premières œuvres de M. Paul Brulat, L'Âme errante (qu'on réimprime aujourd'hui) n'apportait pas moins, en son temps, cette vigueur et cette indépendance intellectuelles qui classaient son auteur parmi les écrivains avec lesquels il fallait compter. Fidèle à la tradition des penseurs du XVIIIe siècle, M. Paul Brulat n'a jamais fait un faux pas sur la route qu'il s'est tracée. Ce livre de jeunesse est le roman d'une conscience droite et claire qui, sous le pessimisme apparent, croit en la beauté de l'effort, à son effet bienfaisant sur le destin des hommes" (32).

 

L'âme errante couv 1939

 

 

L'Ennemie  (1896)

Le chroniqueur littéraire du Matin présente ce livre ainsi : "Le nouveau volume de Paul Brulat, L'Ennemie, est une œuvre sincère et personnelle qui passionnera tous ceux qu'intéresse l'étude vivante des douleurs humaines. Il touche aux plaies les plus vives, aux actualités les plus inquiétantes de la société moderne, en mettant en scène anarchistes, rastaquouères, matamores, aventuriers et tous ceux qui se ruent furieusement à l'assaut de la fortune pour assouvir leurs appétits" (20). Quant au rédacteur de La Justice, journal de Clemenceau, il signale qu'il s'agit de "la conclusion philosophique d'une trilogie où l'auteur raconte l'évolution intellectuelle et morale d'un jeune homme moderne (21).

 

L'Ennemie couv

 

 

Le Reporter  (1898)

Balzac avait dressé un portrait mordant de la presse dans Illusions perdues (1837-1843). Comme disciple de Zola, Paul Brulat la traite en romancier naturaliste et dénonce sa toute puissance (22). Le nouveau roman de M. Paul Brulat est un tableau de mœurs (23).

 

Le Reporter couv

 

 

Violence et raison  (1898)

 

Violence et raison couv

 

 

La Faiseuse de gloire  (1900)

La "faiseuse de gloire", c'est encore la presse. "Brulat y a dénoncé les dangers de la presse actuelle accaparée par des forbans de finance et des brasseurs d'affaires, où l'écrivain, le philosophe, le penseur, ne sont plus rien, devenus esclaves du Capital, comme autrefois ils étaient «domestiques» et pensionnés des Princes, désormais condamnés à la condition de salariés, résignés aux viles servitudes. (...) La Faiseuse de gloire est un roman expérimental, selon la formule un peu étroite, préconisée par Émile Zola, il y a bientôt trente ans ; formule où le génie de l'illustre romancier épique ne put d'ailleurs jamais s'enfermer. Nous y assistons, aux aventures de Pierre Marzans, écrivain honnête, laborieux et digne, qui malgré son talent, ses qualités, est écrasé, persécuté, éconduit par la coalition des pornographes et des médiocres, qui encombrent les rédactions parisiennes. Parce que sa conscience n'est pas à vendre, parce que sa plume n'est point encline à se prostituer, on le chasse de partout, on le rejette comme un pestiféré (24)."

Le même critique, Maurice Le Blond, adresse aussi des objections au récit : "Ce que je reprocherais à Brulat, c'est de n'avoir pas donné aux personnages de son roman un caractère plus général. On sent trop par exemple que Marzans c'est Brulat mais que jamais il n'incarne une collectivité ; je n'ai pas noté une minute où ce personnage paraisse représentatif d'une caste professionnelle, d'une famille de tempéraments quelconque. Voilà un grand défaut pour un romancier, se montrer soi)même dans ses romans avec son teint, sa démarche et sa voix, cela rétrécit toujours le cas, l'émotion, l'intérêt, et quand il s'agit d'une œuvre pamphlétaire, comme celle-ci, le lecteur est toujours tenté de soupçonner des rancunes personnelles, ce qui affaiblit la portée de la thèse" (25).

La Faiseuse de gloire couv   La Faiseuse de gloire couv

 

 

Meryem  (1900)

 

Meryem couv

 

 

La Gangue  (1903)

 

La Gangue couv   La Gangue couv

 

 

 

Eldorado  (1904)

 

Eldorado couv

 

 

 

L'aventure de Cabassou  (1905)

 

L'aventure de Cabassou couv

 

 

 

Histoire populaire de Gambetta  (1909)

 

Histoire populaire de Gambetta couv   Histoire populaire de Gambetta couv

 

 

 

La femme et l'ombre  (1913)

 

La Femme et l'ombre couv

 

 

Beaucoup d'amour pour rien  (1916)

 

Beaucoup d'amour pour rien couv

 

 

Rina  (1918)

 

Rina couv

 

 

L'Étoile de Joseph  (1921)

"L'éditeur J. Ferenczi (Paris, rue Antoine Chantin, 9e), qui réédite depuis quelque temps les œuvres de M. Paul Brulat, auxquelles le public fait un nouveau succès, vient de nous donner un roman inédit de l'auteur de l'Eldorado, sous le titre : L'Étoile de Joseph. C'est, parallèlement avec l'histoire d'un raté de la littérature parti ambitieusement de son village pour conquérir la gloire Paris, celle de sa malheureuse famille, confiante en la destinée d'un fils dont les succès scolaires la grisèrent, et qui, déracinée dans la Grand'Ville, sacrifie jusqu'au dernier sou pour nourrir ses folles chimères.

L'Étoile de Joseph pâlit à l'horizon au moment où la misère la plus noire règne chez ses parents. L'intervention providentielle d'un frère autrefois méprisé et enrichi sauve tout le monde de la débâcle. Joseph revient à son village, gros... Joseph comme devant, au milieu d'une apothéose organisé par son cadet, dont la générosité va jusqu'à raviver, aux feux de la rampe locale, l'étoile du dramaturge encore injoué.

Un grincheux pourrait reprocher à ce roman de M. Paul Brulat, outre par endroits, un certain grossissement comique, de trop bien finir. Mais l'auteur a averti, dans sa dédicace, qu'il allait surtout prêcher la bonté dans ce livre, où il montre les vicissitudes sans nombre et sans nom de la carrière des lettres, pour laquelle il faut, en dehors de la chance, des reins solides, du travail et du talent, et où un vieil académicien désabusé dit des vérités excellentes à entendre dire. L'Étoile de Joseph est une œuvre riche en moralités."

Albert Hennequin,
Revue Moderne des arts et de la vie,
15 mai 1922, p.  23-24.

 

 

Ne forçons pas notre destin  (1926)

 

Ne forçons pas notre destin couv

 

 

Lumières et grandes ombres  (1930)

Il s'agit des mémoires de Paul Brulat depuis 1885, soit quarante ans de vie parisienne, politique et littéraire, avec l'évocation de nombreuses personnalités  : Émile Zola, Clemenceau, Verlaine, Barrès, Louise Michel, Anatole France, le dramaturge Henry Becque, le député radical Léon Chambige, et encore le boulangisme, l'Affaire Dreyfus... (25). Il évoque Octave Mirbeau avec sympathie.

On y croise aussi Léon Bloy, égal à lui-même, désabusé et féroce, qui lui dit : "J'ai lu votre roman [L'Âme errante] ; c'est un bon début, et il faut bien que la critique, qui a encore un peu d'influence et d'autorité, en lance un ou deux par saison. Elle vous a choisi... Oui, c'est une chance, profitez-en. Vous vous apercevrez plus tard qu'il n'existe que fort peu de relation entre le succès d'une œuvre et sa valeur intrinsèque. Il est dû le plus souvent au scandale, ou à l'argent, ou à la camaraderie, à d'autres causes multiples, au hasard même, est-ce qu'on sait ? (...) En réalité, ce n'est pas une œuvre qui triomphe, c'est un homme, qui connaît son monde et qui sait y faire... Vous, vous êtes un sincère, et vous êtes pauvre ; vous n'êtes pas non plus un habile... La seule chance qui vous reste, pour l'avenir, c'est, quand vous aurez beaucoup produit, beaucoup souffert, qu'on vous sache gré de n'avoir pas le succès que vous méritez. Alors vous désarmerez la jalousie. On vous découvrira de la valeur, parce que vous ne gênerez personne" (34).

 

Lumières et grandes ombres Paul Brulat couverture

 

 

La vie de Rirette  (1932)

 

La Vie de Rirette couv

 

 

Critiques

Paul Brulat a été la cible du prêtre Louis Bethléem qui le cite à charge, dans son Romans à lire et romans à proscrire (1904) : "Disciple de Zola, écrivain agressif qui proclama, à diverses reprises, les droits de la pensée ; écrivain naturaliste" (26).

 

Citations

  • "Rien n'est tel, pour bien écrire, en vers comme en prose, que de sentir et d'avoir vraiment quelque chose à dire", Lumières et grandes ombres. Souvenirs personnels, 1930, p. 69. 

 

Publications

Romans 

  • L'Âme errante, 1892.
  • La Rédemption, 189527.
  • L'Ennemie, 1897.
  • Le reporteur, roman contemporain, 1898.
  • La Faiseuse de gloire, 1900.
  • Le nouveau Candide, 1902.
  • La Gangue, 1903.
  • Eldorado, 1904.
  • L'aventure de Cabassou, 1905.
  • Beaucoup d'amour pour rien..., 1916.
  • Rina, 1918.
  • La plus belle victoire, 1920.
  • L'étoile de Joseph, 1921.
  • L'amour sauveur, (15 pages) 1921.
  • Ne forçons pas notre destin, 1926.
  • Le passage dangereux, 1928.
  • Le devoir de vivre, 1928.
  • La vie de Rirette, 1932.

Histoire 

  • Histoire populaire de Jules Ferry, 1907.
  • Histoire populaire d'Émile Zola, 1909.
  • Histoire populaire de Gambetta, 1909.
  • Histoire populaire du général Hoche, 1911.
  • Histoire populaire du général Galliéni, 1920.

Contes et nouvelles 

  • Sous la fenêtre, 1896.
  • Méryem, 1900.
  • La femme et l'ombre, 1913.
  • Les destinées, 1921.

Divers 

  • L'affaire Dreyfus. Violence et raison, préface de Georges Clemenceau, 1898.
  • Pensées choisies, 1922.
  • Causerie faite en l'Hôtel du Cercle de la Librairie, 192328.
  • Lumières et grandes ombres. Souvenirs personnels, 1930.
  • La peinture à travers les âges, 193129.

 

Bibliographie

  • L'œuvre de Paul Brulat", Marcel Batilliat, in Monde Nouveau, 15 février 1926
  • "Deux journalistes dans l'Affaire Dreyfus : Louis de Robert et Paul Brulat", Alain Quella-Villéger, actes du colloque "L'Affaire Dreyfus et la presse", Tours 1994, in Littérature et nation, université de Tours, février 1997, p. 91-97.
  • "Le Calvaire et L'Âme errante : Mirbeau, Paul Brulat et l'hystérie", Pierre Michel, Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004. [en ligne]

 

Michel Renard
professeur d'histoire

________________

 

Notes

1 - Registre d'état civil, commune de Saint-Jean-de-Muzols, archives départementales de l'Ardèche.
2 - Chantecler, Tananarive, 4 mai 1931, p. 4 ; L'article rend compte du livre de Brulat, Lumières et grandes ombres, paru l'année précédente.

3 -
Cf. Le Petit Tunisien. Organe des intérêts français et des communes tunisiennes, 18 août 1889 ; il résidait au n° 35 de la rue de l'Ancienne-Douane.

4 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 28.

5 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 43.
6 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 69.
7 -
L'Est républicain, 26 novembre 1925.

8 -
L'Ouest-Éclair, 26 novembre 1925.

9 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 73.

10 -
Archives de Paris, état civil numérisé, V4E 8035.

11 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 186 et 188.

12 -
Journal des débats politiques et littéraires, 20 octobre 1914.

13 -
L'Ouest-Éclair, 5 décembre 1925.

14 -
Extrait d'acte de décès, année 1940, n° 63, service d'état civil, mairie du Chesnay. Paul Brulat est décédé au n° 7 de la rue Bricqueville au Chesnay, mais il habitait à Versailles au n° 36 de la rue de la Paroisse. Sa mort a été déclarée par sa filleule, Hermanes Labbé.

15 -
Sa mort a été annoncée dans certains organes de presse datés du dimanche 18, ou du lundi 19 août 1940 : Lyon-Soir, le salut public, 18 août 1940 ; Journal des Débats politiques et littéraires, 19 août 1940. Cf. également L'Impartial, La Chaux-de-Fonds (Suisse), 19 août 1940.

16 -
Centre d'études du 19e siècle français Joseph Sablé, Toronto (Canada), notice Paul Brulat.

17 -
Lumières et grandes ombres, 1930, p. 79.

18 -
Les parlementaires de la Seine sous la Troisième République. II. Dictionnaire biographique, Arlette Schweitz, éd. Publications de la Sorbonne, 2001, p. 152.

19 -
La Tribune juive : organe indépendant du judaïsme de l'Est de la France, 2 janvier 1931, p. 4-5.

20 -
Le Matin, 23 novembre 1896.

21 -
La Justice, 15 décembre 1896.

22 -
Le Reporter, 1898, préface, p. VI.

23 -
La Revue des revues, 1er janvier 1898, p. 95.

24 -
Maurice Le Blond, La Revue naturiste, 15 janvier 1901, p. 39-41.
25 - Antoine Albalat, Journal des débats, 30 mars 1930, p. 3.
26 -
Romans à lire et romans à proscrire. Essai de classification au point de vue moral des principaux romans et romanciers (1500-1928), Louis Bethléem, éd. 1928, p. 97.

27 -
Titre complet : Histoire d'un homme [sous la Troisième République]. La Rédemption.
28 - In Dix causeries françaises faites en l'Hotel du Cercle de la Librairie [Texte imprimé] : 15 décembre 1922-22 juin 1923, p. 248-290 ; la causerie de Paul Brulat date du 25 mai 1923.
29 -
Avec Guillaume Jeanneau, inspecteur des Monuments historiques.
30 - Archives de Paris, registre d'état civil, naissances, XVIIIe arrondissement, année 1896.
31 - Cf. "Une cause passionnelle passionnante : Tarde et l’affaire Chambige (1889)", Jacqueline Carroy et Marc Renneville, Champ pénal/Penal field [en ligne], XXXIVe Congrès français de criminologie, Les criminologiques de Tarde.
32 - Comoedia, 27 février 1923.
34 - Lumières et grandes ombres, 1930, p. 91-92.
35 - Lumières et grandes ombres, 1930, p. 92-93.
36 - Lumières et grandes ombres, 1930, p. 107-108.

 

 

________________

 

 

Brulat et l'Association Émile Zola
 

Association Émile Zola ours

 

Paul Brulat a été membre de l'Association Émile Zola, fondée le 4 juin 1909. En juin 1910, il devient rédacteur du Bulletin en remplacement de Maurice Le Blond.

 

Discours

prononcé par M. Paul Brulat, vice-président de la Société des Gens de lettres
à l’inauguration du monument Émile Zola
à Aix-en-Provence, 12 novembre 1911

 

Messieurs,

En prenant ici la parole au nom de la société des Gens de Lettres, qu’Émile Zola présida pendant quatre ans, ma mission se réduit – et telle que mon insuffisance la conçoit elle dépasserait encore mes fonces – à vous parler de l’écrivain, de l’artiste, du grand romancier qui, en dehors des passions de parti, des luttes politiques et sociales, représente par son puissant labeur et son œuvre immense, une des renommées les plus éclatantes de la littérature française, dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Peut-être pensez-vous que tout a déjà été dit à ce sujet. Ce n’était point l’avis d’Émile Zola lui-même : «J’ai comme le sentiment, écrivait-il avec une mélancolie profonde que justifiait les violentes attaques dont il était l’objet, qu’on me découvrira vingt ans ou cinquante ans après ma mort». Je pense aussi, Messieurs, que l’heure de la justice intégrale sonnera tôt ou tard pour lui, et alors, la ville d’Aix, où Émile Zola vécut son enfance et une partie de sa libre jeunesse, où il apprit à aimer la nature dont il fut le chantre souvent magnifique, la vieille et charmante cité provençale tout entière s’honorera d’avoir, la première, rendu un juste hommage à ce grand homme de lettres.

Il ne fut point, comme certains l’ont prétendu, un phénomène ou une exception dans notre littérature. Il apparaît, au contraire, comme le descendant et l’héritier d’une nombreuse famille intellectuelle d’artistes, de penseurs et de poètes. Il a pour aïeux, d’une part, Alfred de Musset et Victor Hugo ; d’autre part Balzac et Flaubert ; d’autre part encore, Auguste Comte et Taine. Il tient à la fois aux uns et aux autres par quelque côté de son génie. À tous, il a emprunté quelque chose : aux romantiques, leur lyrisme, leur souffle d’épopée et aussi parfois leurs exagérations ; aux premiers naturalistes, leur amour du document, leur belle santé, leur admirable humanité ; aux positivistes, leur méthode analytique et leur doctrine basée sur les données précises de la science et de l’expérience.

D’abord, on demeure saisi d’étonnement devant ces quarante volumes composant une œuvre unique, un tout qui fut arrêté d’avance dans un cadre précis, et l’on ne peut qu’éprouver un profond respect pour le rude homme qui, à travers une époque hésitante et troublée, a pu réaliser tout entière et telle qu’il l’avait conçue, dès l’âge de vingt-cinq ans, cette gigantesque entreprise, avec une sorte de discipline presque héroïque, dédaigneux des outrages, opposant une conviction hautaine à toutes les fureurs, offrant enfin le beau spectacle de son immuable foi en ce qu’il croyait être la vérité.

C’est peut-être le plus prodigieux effort que nous ayons à constater dans notre littérature. Beaucoup de romanciers furent sans doute aussi féconds qu’Émile Zola, mais aucun ne nous a laissé une œuvre aussi solidement unie que cette Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Les uns, comme Dumas père, puisèrent indifféremment leurs sujets dans toutes les époques, les varièrent au gré d’une imagination merveilleuse et fantasque ; les autres abordèrent tous les genres. Nulle part, enfin, dans l’art pur, nous ne retrouvons au même degré ce puissant esprit de suite, cette grandeur logique qui caractérisèrent Zola.

Être vrai, peindre fidèlement tous les milieux, toutes les classes et tous les travaux d’une société, embrasser la vie entière avec ses tristesses et ses douleurs, ses poésies et ses joies, ses beautés et ses laideurs, bâtir une œuvre documentée mais aussi variée que la réalité, que la nature elle-même, s’effacer cependant derrière les événements et, comme conclusion, s’en tenir à la leçon sévère des faits impartialement exposés, telle fut, du moins dans la première et la plus féconde partie de sa carrière, l’esthétique d’Émile Zola.

Son art, qu’on pourrait définir le vrai devenu le beau, s’appliqua à découvrir la beauté de la vérité. La réalité est laide, attristante, décevante, avait-on déclaré avant lui : l’artiste doit la travestir. Zola, au contraire, l’envisagea plus qu’on ne l’avait osé jusqu’à lui, et, en la peignant avec son lyrisme, qui a fait de lui non seulement le plus somptueux descriptif de notre littérature, mais aussi un des plus grands poètes du XIXe siècle, prétendit nous montrer tout ce qu’elle contient de poésie, de grandeur, de spectacles émouvants, effrayants et superbes. Au lieu de se complaire dans la mélancolie qui s’exhale des ruines, il aima son époque avec passion, il emboucha toutes les trompettes épique pour célébrer les grandes inventions de notre temps, les découvertes de la science, les conquêtes de l’industrie, les créations nouvelles, la formidable activité des grandes cités modernes. Son œuvre est une arche immense où s’animent d’une vie ardente tous les êtres de la création, les bêtes et les plantes, les individus et les multitudes. Zola est le poète des réalités et le prophète de l’avenir, car tout en observant le présent, ses regards cherchèrent à pénétrer au-delà. Et c’est par là qu’il fut aussi un visionnaire. Ses derniers livres, Travail et Vérité, nous font assister à la cité future, au monde selon con cœur qu’il entrevit dans les lointains de son idéal.

Cependant, ne nous y trompons pas. S’il fut, à certains égards, un magnifique romantique, il n’en eut pas moins, par dessus tout, quoi qu’on ait pu en dire, le souci de la vérité. C’est même en cela que consiste son originalité réelle et qu’il fit acte de créateur. Nous pensons que son œuvre subsistera surtout par ce qu’elle contient de vrai et de vécu.

Certes, il n’est pas un roman de Zola dont on ne puisse détacher de superbes pages, dignes de durer et qui dureront sans doute, mais son chef-d’œuvre, selon nous, celui qui demeurera tout entier autant qu’il y aura de cœurs sensibles à la misère humaine, c’est-à-dire tant qu’il y aura des hommes, est le livre où il a mis le moins de romantisme et le plus de vérité, d’observation exacte et d’émotion vivante : L’Assommoir. Livre splendide, humain, profond par sa simplicité même ; livre où l’auteur se fait complètement oublier, où l’art n’apparaît presque pas, tant il est parfait.

On lui a reproché d’avoir calomnié la nature humaine. Sans doute, en dépit de son robuste optimisme, eut-il tendance à tomber parfois dans l’excès contraire du romantisme, en faisant une part trop faible au bien, aux sentiments purs, désintéressés et nobles, qui sont dans l’humanité.

Pourtant cette part existe dans son œuvre. Chacun de ses romans nous découvre un caractère bon et généreux. En présence de Coupeau, l’ivrogne malfaisant, apparaît Goujet, l’ouvrier honnête, sobre et laborieux ; devant Nana, la prostituée, se dresse la femme vertueuse, l’épouse, et même l’amante dévouée jusqu’au sacrifice, la Christine de l’Œuvre, une des figures les plus touchantes du roman contemporain. Dans la Débâcle, à côté de Maurice, l’enfant dégénéré, faible et violent, se trouve Jean Macquart, le fils de la terre, sain, robuste et vaillant, et qui ne désespère jamais du salut de la patrie. Enfin – car le temps nous manque pour poursuivre cette démonstration – aux bas instincts de la bête humaine, Zola a toujours opposé les passions les plus élevées et les belles actions. Son œuvre, formidable épopée démocratique, rude comme le souffle, comme l’odeur qui s’exhale des agglomérations populeuses, n’est pas plus immorale que la vie et que la vérité, car elle est l’image de l’une et de l’autre.

Ce qui est immoral, ce ne sont pas les quelques gros mots répandus dans 25 000 pages – Rabelais en contient aussi et de plus nombreux, et Rabelais n’en est pas moins classique – 25 000 pages qui constituent une œuvre saine par ses tendances générales, exaltant le travail, l’effort sans cesse renouvelé, l’ambition de savoir toujours davantage, la libre expansion de toutes les facultés humaines, exhortant à vivre la vie tout entière et à utiliser jusqu’à sa souffrance. Ce qui est immoral, c’est ce que nous voyons bien souvent autour de nous, ce sont les iniquités sociales, c’est le mérite méconnu, c’est parfois le triomphe du vice, de l’erreur ou de la sottise, c’est la misère injuste… Ah ! certes, le mal existe, mais il faut le découvrir où il est vraiment, et non dans les œuvres d’art qui prétendent le châtier en le dénonçant.

Messieurs, un simple exposé de la morale de Zola répondra au reproche qui lui fut fait d’avoir méconnu l’idéal des hommes ou de l’avoir détruit pour ne laisser que des ruines.

Devant les progrès et les audaces de la pensée libre, un grand cri de protestation s’est élevé du fond des consciences troublées :

«Insensés, disent-ils, qui promettez aux hommes le bonheur dans la vérité tangible ! La science n’a-t-elle pas démontré son insuffisance ? Loin de nous donner la sérénité, elle a aggravé nos incertitudes et nos angoisses. Comme par le passé, comme aux temps les plus reculés de l’ignorance, devant nous se dressent l’inquiétude et l’épouvante de l’immense inconnu dont nous sommes enveloppés ; les mêmes problèmes demeurent, humiliant la raison impuissante. Les secrets que nous cache la nature sont autant de maux dont elle a voulu nous garantir. Arracher de ce monde les anciennes croyances serait l’ébranler jusqu’aux fondements, et ce serait aussi le déchaînement de tous les égoïsmes, de tous les appétits…»

Il ne m’appartient pas d’aborder une telle discussion. J’entends seulement montrer que Zola fut le contraire d’un sectaire. En effet, cette grande plainte, il l’entendit, il s’en fit même l’écho éloquent dans les dernières pages de Lourdes, où son abbé Pierre Froment, sentant chanceler sa foi, se demande cependant, ému d’une profonde pitié fraternelle, si la vérité n’est pas trop brutale, trop cruelle pour que la faible humanité puisse l’accepter sans désespérer. Un moment, il s’attendrit, il hésite, et le problème se pose devant lui : le monde peut-il se passer d’illusion ? Quelle ressource, quelle consolation restera-t-il contre les rigueurs et les injustices du sort ? Et il y a là des pages admirables où Zola comprenant l’héroïsme qu’il faut pour endurer la douleur de vivre sans l’espoir d’un au-delà réparateur, fut amené à concevoir une religion nouvelle qui s’accommoderait des conquêtes de la science, qui ferait à la terre une part plus large et ne serait pas un appétit de la mort.

Ce fut la pensée, l’ambition de Zola, que je n’approuve ni ne condamne, que je me borne à exposer, et c’est pourquoi toute son œuvre est un hymne magnifique à la vie, qui mérite d’être vécue pour elle même et qu’on ne se lasse pas de croire bonne.

Voilà le fondement de sa morale : n’ayons pas peur de la vie. «Ah ! la peur de la vie, s’écrie-t-il, la peur des charges et des devoirs, des ennuis et des catastrophes ! La peur de la vie qui fait, dans l’épouvante où l’on est de ses douleurs, que l’on refuse ses joies ! Cette lâcheté me soulève, je ne puis la pardonner. Il faut vivre, vivre tout entier, vivre toute la vie, et plutôt la souffrance, la souffrance seule que le renoncement à ce qu’on a de vivant et d’humain en soi !»

De vive voix, il nous donnait encore ce conseil : «Regardez toujours en avant, jamais en arrière». Sans doute voulait-il nous engager, non pas à renoncer au culte des morts, mais à ne pas trop nous laisser engourdir l’âme par la mélancolie des choses qui commencent à s’effacer dans le crépuscule grave de l’histoire et reporter constamment, et héroïquement, tout notre effort vers l’œuvre qui nous rappelle, réveille notre énergie, la volonté et le courage de produire encore.

Ayons les yeux fixés sur l’avenir où rayonne toujours une espérance, l’idéal lointain qui nous exhorte à lutter sans cesse et qui faisait dire à Renan avec une douce et profonde bonhomie : «Il y a tout de même avantage à passer sur notre planète le plus tard possible».

Bulletin de l'Association Émile Zola, 1910, p. 197-202.

 

* Il faut noter le style assez plat, pauvre en images, aux formules convenues et aux enchaînements banals… Paul Brulat n'a pas signé là un grand texte. M. R.

 

membres de l'Association Émile Zola 1909
membres de l'Association Émile Zola, en 1909

 

________________

 

Documents

 

lettre à Ajalbert 1929
Paul Brulat, lettre à Jean Ajalbert, 26 décembre 1929

 

Ajalbert Mystères Goncourt couv 1929

 

 

lettres autographes Paul Brulat
lettres autographes de Paul Brulat

 

________________

 

Images

 

Paul Brulat carte de visite
Paul Brulat, carte de visite

 

La Nymphomane couv
La Nymphomane, Paul Brulat

 

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:58 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags :

dimanche 28 mai 2017

Victor Hugo (1802-1885) : un écrivain et une conscience dans le siècle

Victor Hugo huit portraits

 

 

Victor Hugo (1802-1885) :

un écrivain et une conscience dans le siècle

 

* pour un travail avec une classe de Première en lycée

 

Victor Hugo politique en images
quelques étapes de Victor Hugo en politique

 

commentaire des images

Victor Hugo, immense écrivain français du XIXe siècle, s’est engagé en politique tout au long de sa vie. Mais son parcours a varié.

La première image nous le montre en pair de France, de 1845 à 1848. Sachant que c’était le roi Louis-Philippe qui l’avait nommé, on peut en déduire que Hugo était partisan de la monarchie. constitutionnelle.

La deuxième image nous montre l’écrivain inaugurant la plantation d’un arbre de la Liberté le 2 mars 1848. Cette tradition remonte à la Révolution française. L’événement a lieu quelques jours après la révolution de février 1848. Il témoigne donc d’une certaine approbation de Victor Hugo pour la révolution qui a proclamé la République le 25 février précédent.

Mais, élu député le 23 avril 1848, il siège parmi les conservateurs. En décembre 1848, il soutient la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à l'élection présidentielle.

Élu à nouveau à l’Assemblée législative unique en mai 1849. Hugo intervient plusieurs fois à l’Assemblée (images 3 et 4).

Après le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, Hugo est recherché pour avoir critiqué l’acte du président de la République et s’exile volontairement le 9 janvier 1852 pour combattre librement celui qui devient Napoléon III fin 1852. Son exil dure 19 ans.

Le retour de Victor Hugo en France s’effectue en septembre 1870 après la chute de Napoléon III. Il est élu à l’Assemblée nationale en février 1871 mais en démissionne au bout d’un mois.

Il reprend une activité politique élective lorsque les républicains commencent à devenir dominants à partir de 1875. Il est élu sénateur de la Seine en 1876, réélu en 1882 (image 5).

À sa mort, devenu un symbole de l’idéal républicain, le gouvernement lui organise des funérailles nationales en 1885, suivies par deux millions de personnes (image 6).

Victor Hugo a donc évolué dans ses convictions politiques et ses engagements, passant d’un monarchisme libéral à un républicanisme affirmé.

 

l'expérience de tous les régimes politiques

Victor Hugo tableau
tableau à remplir en indiquant les régimes politiques, rois, empereur et présidents dans les cases de droite

 

 

Victor Hugo par lui-même

"Depuis l’âge où mon esprit l’entrevoit, et où j’ai commencé à prendre part aux transformations politiques ou aux fluctuations sociales de mon temps, voici les phases successives que ma conscience a traversées en avançant sans cesse et sans reculer un jour – je me rends cette justice – vers la lumière : 1818, royaliste ; 1824, royaliste libéral ; 1827, libéral ; 1828, libéral socialiste ; 1830, libéral, socialiste et démocrate ; 1849, libéral, socialiste, démocrate et républicain."
                                                                                                                   Actes et Paroles (1850)

 

 

Victor Hugo 1852  Victor Hugo Actes et paroles couv

 

Michel Renard
professeur d'histoire

 

- retour à l'accueil