dimanche 28 juin 2020

Le Rouge et le Noir, de Stendhal, condamné vivement par Victor Hugo

Hugo et Stendhal

 

 

 Le Rouge et le Noir, de Stendhal,

condamné vivement par Victor Hugo

récit tiré de Rochefort, Les Aventures de ma vie  (1896)

 

En revanche, l’intransigeance de ses condamnations était irréductible. J’essayai de lui faire lire Le Rouge et le Noir qu’il prétendait ne pas connaître, ce qui m’étonna fortement, étant donné le soin avec lequel il se tenait au courant du mouvement littéraire contemporain - bon ou mauvais. Un matin, Charles [fils aîné de Victor Hugo] entra dans ma chambre et me dit tristement :

«Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard.»

Je savais ce que signifiait cette communication. C’était une invitation à me préparer à l’assaut qui me serait livré pendant le déjeuner. Et, en, effet, Victor Hugo commença l’attaque comme s’il avait été appelé en consultation pour juger de mon état mental.

«J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ?

- Oui, fis-je, ce n’est pas écrit, je le sais, mais tel qu’il parle et se comporte, le personnage de Julien Sorel n’en est pas moins le type où se résument toutes les passions, toutes les audaces, toutes les ambitions et aussi toutes les incohérences et les violences des hommes à tempérament ? Tous les jeunes gens, à un moment donné, ont été plus ou moins Julien Sorel. Sans quoi, comment expliqueriez-vous le succès du livre, qui a passionné déjà deux générations ?

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- Moi, s’obstinait Victor Hugo, je ne me passionne pas pour des fautes de français. Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent.»

Et il me développa cette théorie :

«Voyez-vous, les seules œuvres qui aient une chance de traverser les âges sont les œuvres vraiment écrites. Croyez-vous que si Candide de Voltaire, était du même style que Le Rouge et le Noir, nous le lirions encore ? Montesquieu reste parce qu’il écrit. M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .»

Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense.»

Je crus d’abord, je m’en accuse, à quelque accès de dénigrement intéressé de la part d’un homme qui, si indiscuté qu’il fût, se sentait offusqué par la notoriété d’autrui. Je reconnus vitre mon erreur. Je fis tous mes efforts pour relire Balzac et, en effet, l’indigence de la phrase et les solécismes dont fourmillent ses meilleurs romans me le firent peu à peu tomber des mains.

Quant à l’ouvrage de Stendhal, à ce point célèbre, cité et commenté qu’il s’en est fondé le dîner des «Rougistes» ; je regrettai amèrement, quand je voulus le recommencer, de ne pas être resté sur ma première lecture comme sur ma première impression. Je défie un homme de lettres ayant tant soit peu le respect et l’amour de la forme d’aller au-delà du troisième chapitre.

Ce qui probablement a exalté les imaginations des jeunes gens studieux et pauvres, c’est la témérité amoureuse de ce petit professeur se donnant à lui-même la tâche de séduire d’abord la mère des deux enfants qu’il instruit, puis la fille du gentilhomme chez lequel il est placé comme secrétaire. C’est en somme la revanche de l’habit usé contre l’habit neuf.

Mais quand nous débutions dans la vie, à l’âge où on mord dans toutes les pommes et où on dévore tous les livres, nous sautions par-dessus les imperfections qui déshonorent celui-là, et au quartier Latin il n’y avait pas de mon temps un étudiant ou un petit répétiteur qui ne se dît en pressant le livre sur son cœur : «Dieu ! que je voudrais être, Julien Sorel !»

Victor Hugo évoluait dans un milieu où il lui était où il lui était très malaisé de comprendre cet état d’âme. Il n’était frappé dans Le Rouge et le Noir que des barbarismes et des pataquès. Malheureusement il faut reconnaître qu’ils y sont nombreux. Pour ce qui est de lui-même, il offrait les contrastes les plus surprenants. Ce poète si respectueux, ce romancier consciencieux et exact au point de verser quelquefois des torrents d’érudition dans un seule chapitre, une fois sa page écrite et son vers ciselé, s’en inquiétait aussi peu que s’ils avaient dû moisir éternellement dans son tiroir. De ma vie je ne l’ai entendu citer un seul de ses alexandrins et je ne suis pas bien sûr qu’il ne les ait jamais relus.

Henri Rochefort, Les Aventures de ma vie (1896),
éd. Mercure de France, 2005, p. 176-178.

 

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entre 1866 et 1871, la famille Hugo demeure épisodiqiuement 4, place des Barriades à Bruxelles ;
Henri Rochefort y a été accueilli

 

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Henri Rochefort

 

 

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dimanche 9 février 2020

Pascal Boulanger, Trame: Anthologie, 1991-2018 (compte rendu)

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Compte rendu

Trame : Anthologie, 1991-2018,

de Pascal Boulanger

 

Pascal Boulanger est un révolté. Contre le prosaïsme du monde, contre le nihilisme de l’esprit contemporain. Mais il n’en a pas conçu de fougue logorrhéique à l’égal de Bloy, pas davantage d’égoïsme convulsif comme Léautaud, non plus d’humour désabusé à la Guitry : «Le rebelle vit caché et goûte le souffle d’un monde jamais perdu. Sa tête est comme une nuée d’encre, ses cheveux comme des étoiles éparpillées. Son œil gauche devient le soleil, son œil droit la lune. Il connaît beaucoup de morts plus vivants que les vivants. Il forme un tableau fixe ou errant. Il va parler maintenant comme il n’a jamais parlé jusqu’ici» (p. 85-86).

La texte requérant de Pascal Boulanger mêle ainsi l’epos, comme dans «Tacite» ou «Guerre perdue» ; le polemos à la manière d’Héraclite : «Le vent souffle nuit et jour/Le pouvoir est fondé sur l’intrigue et le complot/La guerre engendre tout et règne sur toutes choses» (p. 78) ; et le logos : «La pensée se pose la question du commencement/de l’oubli livré à l’oubli/mais si je deviens ce que je vois/ne suis-je pas en toute chose, éternellement ?» (p. 188). Et encore l’eros et l’oiktirmos, la compassion.

Une anthologie courant sur presque trente ans d’écriture poétique ne saurait délivrer un seul ton. Pascal Boulanger mêle de rudes catilinaires : «Les chrétiens déchristianisés ne distinguent plus laitue & chardon dans la vallée du carnage» (p. 236), «C’est entendu/L’homme est une corruption en marche» (p. 240) ; à des apparitions inspirées : «Les mouettes sont immobiles, c’est une absence de monde, un verrou dans la bouche rouge des hommes» (p. 40) ; à des sentences conjecturales : «La flamme d’une bougie/balaie les dernières traces/du monde» (p. 269) ; comme un paysan assole ses terres labourables.

Il y a de l’énigme chez Pascal Boulanger mais pas d’hermétisme, des mystères mais toujours intelligibles, sensibles, suggestifs : «C’est la nuit sur le monde. Il consent. Il s’éloigne, il déserte à présent. Le monde flâne, s’éternise. Il se donne à la crinière des sables, aux bêtes marines. Il s’exile, enfin seul au monde. Avec ses indices, sa bruyère, ses traces de pas sur les chemins» (p. 40).

Le rebelle parle donc «comme il n’a jamais parlé». Parce qu’il a mobilisé une koinè dans laquelle se fondent la douleur et la cosmogonie apaisante, la catastrophe et la subtilité des réminiscences réconciliatrices, l’effroi devant le monde et la source toujours possible de l’amour : «un ciel ouvert en toute saison» (p. 217).

La poésie de Pascal Boulanger c’est le flux de l’Apocalypse johannique et la peinture de Tacite, les images de Jacques Callot dans ses Grandes misères de la guerre et la morale d’Hésiode.

Le présent honni est parfois nommé : «Dans la ville/c’est la fête multiculturelle permanente/je les croise/ils sont efficaces dans la vacherie fraternelle» (p. 238). Mais il est surtout mis en scène dans un antérieur aux évocations toujours puissantes : «Ils surgissent en tous lieux, s’attroupent autour de carcasses abandonnées, trempent leurs bras dans le sang pour y teindre leurs glaives, cherchent une cible commune où porter la mort. L’ordre toujours retourne au chaos d’où il était sorti et la terreur est si familière qu’un père se contente de sourire quand il voit son fils écartelé par les mains de la guerre» (p. 112).

L’histoire est un des lieux de la poésie de Pascal Boulanger. Pas une narration chronologique : «Passant très vite de la loupe au télescope (comme un homme qui trébuche), il éclaire le chemin sachant qu’on ne peut guère lire l’histoire sans concevoir de l’horreur pour le genre humain» (p. 72) ; mais la souvenance presque immémoriale d’une antique civilisation de ruraux et de reîtres, de bergers et de mercenaires, de prêcheurs et de soudards, de veuves qui ferment les yeux du mort (p. 79) et de femmes «belles quand la chaleur les rapproche des fontaines» (p. 34). Dans son panthéisme poétique, la ville est absente, seules quelques bourgades archaïques assoupies ou des cités disparues. La ville serait cachot face au silence, à la forêt, aux champs, à l’océan : «D’ailleurs, le poème est un corps endormi/qui sait de quel côté se tourner/pour ne pas effacer l’horizon/ni vider la mer» (p. 202).

Michel Renard
article paru dans La Revue littéraire, n° 76,
janvier-février 2019, p. 192-194.

 

Pascal Boulanger, Trame : anthologie, 1991-2018, suivi de L’amour là, éditions Tinbad, 2018.

 

Pascal Boulanger
Pascal Boulanger, 2019

 

Pascal Boulanger vit depuis mars 2019 près de Combourg, à Bazouges-la-Pérouse (Ille-et-Vilaine, Bretagne).

 

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dimanche 28 avril 2019

Stendhal, Lettre de Paris au London Magazine, janvier 1825

Stendhal et article 1 en 1825

 

 

Stendhal, Lettre de Paris

au London Magazine, janvier 1825

 

 

1 - Stendhal, Lettre au London Magazine, n° 1, janvier 1825, texte intégral

2 - Sources

3 - Couverture du London Magazine de janvier 1825

4 - «Les partis qui divisent notre littérature», Stendhal, 1825, tableau

___________________

 

1 - Stendhal, Lettre au London Magazine, n° 1, janvier 1825
(18 décembre 1824)

 

Oui, mon ami, je vous rendrai compte tous les mois de l’état de la littérature française. Je ne ferai que nommer les livres médiocres qui peuvent paraître au cours du mois et je m’étendrai un peu plus longuement sur ceux que devrait acheter l’amateur de littérature française en Angleterre. Les Français qui lisent dans l’original l’œuvre de Byron, de Walter Scott, de Godwin, etc…, désirent depuis longtemps qu’un Anglais leur désigne tous les mois les livres qu’ils doivent se procurer. Vous croirez à peine que ce fut le pitoyable roman du Vampire qui fit connaître à Paris le nom de Lord Byron, de ce Lord Byron dont toutes les femmes ont maintenant les œuvres dans leurs bibliothèques. Ce ne fut que par hasard que nous avons appris en 1815 l’existence de l’Edinburgh Review dont peu de temps après on se moqua tant à cause de ses articles sur Chénier.

J’éprouve moi-même excessivement d’embarras pour tout ce qui touche les lettres anglaises ; aussi essayerai-je de préserver, en Angleterre, tous les gens qui aiment la littérature française. Je ferai de mon mieux pour être impartial dans mes jugements ; ils ne seront tranchants que dans la forme, parce que je veux embrasser le plus d’idées possible en très peu de mots.

J’espère être impartial pour les raisons que voici : 1° Je ne suis pas moi-même auteur et je n’ai jamais rien imprimé, aussi je ne me vois pas de rivaux chez les écrivains grands ou petits qui cherchent à attirer l’attention du public ; 2° Je trouve matière à rire autant qu’à louer dans les deux partis qui divisent notre littérature : le parti de Jouy, Étienne et Cie et le parti des disciples de M. Cousin qui défendent le spiritualisme et un kantisme modéré. Ces derniers ont dernièrement fondé un journal appelé Globe, qui est passablement sensé et ennuyeux au possible.

Ces deux partis littéraires sont exactement comme les Cavaliers et les Têtes rondes du temps de votre Charles Ier. Les littérateurs de la cabale Jouy, Étienne, etc., etc. sont gais, intelligents et légers, avec un grain de fatuité, suivant l’exemple de M. Jouy, leur chef, qui voudrait se faire appeler Jouy le Voltairien. Ils ne sont coupables d’aucune idée. Ils sont du reste les ennemis acharnés de toute nouveauté qui pourrait les obliger à exprimer une idée dans leurs livres ou dans les journaux où ils collaborent et qui leur ont servi à persuader tout le monde de leur talent. Les journaux de MM. Étienne, Jouy et de leurs aides de camp, MM. Jay, Tissot, Arnaud, Félix Bodin, Thiers, sont politiques comme le Constitutionnel ou littéraires comme la Pandore, le Corsaire, le Diable Boiteux, le Mercure. Le Constitutionnel a vingt mille abonnés et est rédigé avec une habileté remarquable ; il touche tous les lecteurs de province.

Les disciples de M. Cousin, que je compare aux Têtes rondes de Charles Ier et de Charles II, sont graves au contraire, ils ont la gaîté en horreur ; ils sont, en outre, un peu pédants et souvent obscurs dans leurs raisonnements. Ils ont beau les conduire avec toutes les formes de parfaits dialecticiens, la vraie logique est malheureusement ce qui leur manque le plus. Quarante ou cinquante de ces Cousinistes contempteurs de la philosophie que Condillac a fondée sur l’expérience, se sont réunis, comme je l’ai déjà dit, pour publier un journal littéraire intitulé le Globe. Ce journal paraît trois fois par semaine et a déjà eu cinquante numéros. Ses rédacteurs sont en général des jeunes gens sincères dans la recherche de la vérité mais qui ont malheureusement la tête faible et le cœur chaud ; en d’autres termes, ils n’ont pas une grande puissance de raisonnement, mais ils possèdent une imagination très fertile. Ils adhèrent avec fanatisme à la philosophie de Platon et changent de croyance tous les ans.

Les gens du Globe sont, comme il a été dit, graves et réfléchis ; on croirait que la gaîté les offense. Il y a quelque chose de puritain chez eux qui forme un contraste frappant avec l’impertinente vivacité du parti de Jouy et d’Étienne. Aucun d’eux n’est encore célèbre mais à mon avis plusieurs le deviendront bientôt. Ils écrivent dans les journaux des articles qui auraient été il y a six ans publiés sous forme de pamphlets et qui ont un grand succès. Le Courrier Français, journal politique, se rapproche des doctrines du Globe et contient des articles très supérieurs.

Je ne vous parlerai que pour mémoire du parti ultra dirigé par une association obscure, appelée la Société Royale des Bonnes Lettres, que M. Chateaubriand le grand hypocrite de France, daigne présider une fois par an. Elle se réunit dans un salon mal éclairé et étouffant, ouvert tous les soirs aux littérateurs de second ordre et aux pauvres vieilles marquises du Faubourg Saint-Germain. La police, trouvant qu’elle ne peut malheureusement pas détruire la littérature comme en Autriche et voulant au moins la diriger et régner sur elle, a soin de donner la Croix de la Légion d’honneur aux littérateurs des Bonnes Lettres, toutes les fois que le public siffle une de leurs tragédies ou honore d’un mépris marqué l’un de leurs mauvais poèmes. C’est ordinairement le parti d’Étienne qui prend sur lui de couvrir de boue ces pauvres diables.

Les chefs du club des Bonnes Lettres sont M. Lacretelle, auteur d’une ennuyeuse et mensongère Histoire de la Révolution Française que Napoléon a extrêmement caractérisée dans ses Conversations de Sainte-Hélène, et M. Ancelot, auteur de ces tragédies : Louis XI et Fiesque. Ces messieurs ont, paraît-il, un culte absolument sans limites pour le pouvoir. Une douzaine de poètes inconnus à dix lieues de Paris, MM. Guiraud, Soumet, de Vigny, Lefèvre, Mennechet, etc., etc. lisent leurs vers à la Société des Bonnes Lettres. Ils prétendent imiter Lord Byron et ils réussissent assez passablement à attraper quelques-unes de ses absurdités. Ils ne cessent d’entretenir le public de leur misanthropie, des profondes «émotions de leurs âmes», comme si ces pauvres diables en étaient vraiment riches !

Ce sont les gens les plus secs et les plus plats du monde, de vrais fats littéraires. L’un d’entre eux, M. Hugo, auteur d’un roman célèbre, Han d’Islande, fait des odes à l’imitation de J.-B. Rousseau. Ses vers sonnent bien et sont adroitement tournés, mais ils ne veulent absolument rien dire ; ils ne contiennent positivement pas la plus petite parcelle d’idée. C’est à cela que leur auteur doit précisément la protection du parti ultra subalterne, qui ne déteste rien tant que les idées et qui enverrait coucher, si cela était possible, la faculté de penser du peuple français. Les jésuites se chargent de la fortune des petits littérateurs des Bonnes Lettres. Ce parti possède quatre ou cinq journaux littéraires peu connus, tels que les Lettres Champenoises, les Annales des Arts et la Muse.

La situation des trois partis littéraires est actuellement celle-ci :

1° Le parti des Bonnes Lettres ne compte pour rien cette année. Il a encouru le mépris en proportion de l’argent que la police a distribué aux littérateurs de talent.

2° Le parti de Jouy, Étienne et Cie est en train de tomber. Les chefs de la maison se sont enrichis, et le public commence à s’apercevoir que depuis trois quatre mois ces messieurs n’ont pas émis une seule nouvelle idée. Les Hermites en Prison de MM. Jouy et Jay, quoiqu’excessivement bien puffés par le Constitutionnel, ont ennuyé toute la France. Les auteurs ont une fois de plus empoché une bonne somme grâce à cette œuvre, mais celle-ci a porté le dernier coup à leur réputation. Ils sont maintenant catalogués ennuyeux. M. Jouy qui vient de faire imprimer l’édition complète de ses œuvres en trente volumes, in-8°, ne trouvera pas d’acheteurs et devra perdre cinquante mille francs dans cette opération.

3° Le parti spiritualiste s’élève rapidement et sera probablement dans deux ou trois ans le parti régnant.

Conclusion : un jeune auteur qui veut une petite pension de douze cents francs et la croix doit faire partie des Bonnes Lettres. MM. Lacretelle, Roger, Ancelot, Chateaubriand le pousseront dans le monde.

S’il désire seulement un rapide succès de vente, il doit faire la cour à MM. Étienne et Jouy qui lui feront une réclame vigoureuse dans le Constitutionnel. C’est ainsi que MM. Étienne et Jouy ont fait une jolie réputation à deux jeunes historiens : MM. Félix Bodin et Thiers.

Enfin, le jeune écrivain qui débute dans la carrière et qui veut être considéré à Paris, et peut-être acquérir un peu de gloire, doit porter aux nues Platon, Proclus, Kant, Schelling, etc., etc., dénigrer Condillac et Cabanis, et essayer de faire insérer ses articles dans le Globe.

Un débutant qui veut brusquer la gloire et qui désire avoir de la considération dans les salons des duchesses à la mode doit se faire admettre dans la société de la Morale Chrétienne et choisir les épigraphes de ses œuvres dans la Bible, comme M. de Barante, car la religion est maintenant à la mode. L’aristocratie espère en retirer quelque avantage et essaie de constituer une sorte de protestantisme.

J’ai oublié de mentionner l’Académie, centre d’ambition si important avant la Révolution. À cette époque, pour être en sûreté, il était nécessaire d’appartenir à quelque grand corps : la cour, la noblesse, le clergé, la magistrature. Voltaire reçut un jour des coups de canne de M. le chevalier de Rohan, qui n’aurait pas osé frappé un bourgeois. Si, à l’époque de cette correction, Voltaire avait été de l’Académie, il est probable que cette affaire aurait pris un autre tour. Avant la Révolution, c’était donc un avantage que d’être académicien. Cette distinction pourrait encore être honorable ; elle ne l’est malheureusement plus. L’Académie Française s’est attiré le mépris des salons du Faubourg Saint-Germain pour avoir élu le 2 décembre dernier M. Droz, un pauvre diable inconnu, et pour avoir refusé d’ouvrir ses portes à M. de Lamartine, coryphée du parti ultra et recommandé par une jolie lettre de l’empereur Alexandre.

Il y a six mois, l’Académie s’était déjà attiré la haine des spiritualistes et du parti d’Étienne et de Jouy en rejetant M. Casimir Delavigne, le grand poète des libéraux. M. Droz fut élu parce qu’il appartenait à la Société du Déjeuner. Ces quinze dernières années, une douzaine de gens de lettres, la plupart sans talent, avaient décidé de déjeuner ensemble tous les dimanches et de se pousser les uns les autres à l’occasion de toutes les œuvres qu’ils publieraient. Deux d’entre eux, je pense que c’étaient MM. Picard et Roger, furent reçus à l’Académie, aussi les autres membres de la Société du Déjeuner firent-ils le serment «d’entrer à l’Académie» à leur tour et en dépit de leur obscurité ils y ont réussi. M. Droz était le seul déjeuner qui restait encore à élire. Ce pauvre homme a écrit un mauvais livre «sur le bonheur» qui inflige une véritable envie de bâiller à tous ceux qui s’aventurent à en tourner les pages.

Le motif ridicule et honteux de sa dernière élection a fait grand tort à la pauvre Académie. Elle ne peut être regardée désormais à Paris que comme une simple société littéraire et rien de plus puisqu’elle ne compte parmi ses membres ni MM. de Lamartine, Delavigne, de Béranger, les trois premiers poètes de l’époque, ni M. Le général Foy, le seul homme éloquent que possède la France, ni MM. Courier, Benjamin Constant, de Pradt, Mignet, Scribe, Guizot, de Barante, Royer-Collard, le Mackintosh de notre Chambre des députés. J’ai gardé pour la fin de cette sorte de préface aux lettres mensuelles, que je me propose de vous écrire, les traits caractéristiques de la littérature actuelle en France ; ils peuvent se résumer en une seule ligne : la Révolution commence en littérature.

Jusqu’à aujourd’hui la littérature était restée à beaucoup près ce qu’elle était en 1785 et telle que Grimm l’a peinte dans sa correspondance. De 1785 à 1791, l’enthousiasme de la vertu s’empara de tous les esprits. Ceux-ci étaient assez puérils pour s’imaginer qu’il était possible de faire une révolution dans renverser aucune classe d’intérêts. De 1791 à 1800, tout homme qui avait un peu d’âme cherchait à empêcher l’étranger de pénétrer en France et le plus grand souci du public devint d’échapper à la guillotine de Robespierre.

Il n’y avait point alors de public littéraire.

De 1800 à 1814, tous ceux qui possédaient de la force dans le caractère cherchaient à faire quelque chose à la suite de Napoléon et non point à écrire, la police de Fouché et de Savary leur eût-elle permis de se faire imprimer.

Tout le monde connaît la lettre de Savary à Mme de Staël à propos de son Allemagne. Napoléon défendit la représentation de l’Intrigante, comédie de M. Étienne et il nomma celui-ci censeur dramatique.

De 1814 à 1823, nous rêvions d’un gouvernement constitutionnel avec les deux chambres. Ceux qui avaient un esprit enthousiaste s’occupèrent à réfléchir sur le moyen d’assurer le bonheur du pays par des institutions modérées capables d’amener une sorte d’accommodement entre les partis. Depuis les élections de 1823, tout homme éclairé voit avec assez de netteté que la France finira par obtenir une constitution raisonnable et un véritable gouvernement avec les deux chambres, et que l’époque de l’établissement d’un système juste et constitutionnel sous la direction d’un ministère de centre gauche n’est reculé que de quelques années. Il est difficile d’espérer quelque équité ou quelque impartialité dans l’administration de la justice avant l’année 1840. Une liberté positive ne peut apparaître avant environ 1860. Ce délai est rendu nécessaire par la grande école de dépravation morale due à Napoléon de 1802 à 1814. Si par bonheur Napoléon avait été tué après la bataille d’Austerlitz nous aurions pu être réellement libres dès l’année 1830.

La vérité des opinions que je viens rapidement d’énoncer n’est pas douteuse et leur mélancolique certitude a tourné tous les hommes de talent vers des occupations littéraires où ils font entrer leur politique avec eux. Ils n’ont pas plus tôt pénétré dans ces milieux qu’ils y trouvent toujours en vigueur toutes les idées qui convenaient passablement bien à la société de 1786. Mais les vieilles recettes pour créer des beautés littéraires qui plaisent ne font plus l’affaire et ils ont décidé de les renverser.

D’ici à la fin des deux ou trois années qui vont venir, toutes les vieilles absurdités littéraires périront donc dans une Saint-Barthélemy générale. La Révolution va produire son effet sur la littérature. L’immense succès de l’Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l’année 1812 par le général comte Philippe de Ségur porte un coup mortel aux anciennes formes littéraires. De tels ouvrages rejettent complètement dans l’ombre les anciennes gloires de la littérature française. Seuls les historiens de l’antiquité n’ont rien à redouter de la comparaison.

La littérature est sur le point de changer complètement et de revivre sous nos yeux grâce aux hommes qui, comme M. de Ségur, ne sont écrivains que parce qu’ils ont perdu leurs fonctions politiques. Sont dans le même cas : M. Daru, auteur de l’Histoire de Venise ; M. de Barante, préfet de Napoléon, qui publie l’Histoire des ducs de Bourgogne ; M. Fain, secrétaire du Cabinet de l’Empereur, à qui nous devons deux morceaux historiques intitulés Manuscrit de 1813 et Manuscrit de 1814.

Le seul écrivain simplement homme de lettres qui a du succès est M. Mignet dont l’Histoire de la Révolution française, en deux petits volumes, est un chef d’œuvre supérieur à tout ce qui a paru depuis cinquante ans. En dépit des assurances qu’il est de mode de donner ici, et bien que le livre de Mignet diffère complètement du genre d’histoire populaire en Angleterre, je suis persuadé que l’Histoire de la Révolution sera traduite en anglais. Sa lecture surprendra fort le bon peuple anglais qui n’a jamais compris l’époque de la Terreur, le plus grand phénomène politique auquel l’Europe ait assisté depuis six cents ans. M. Mignet prépare une troisième édition de son livre. Dans deux ou trois cents phrases environ, il a sacrifié la clarté à la brièveté ; il saura se débarrasser de cette obscurité comme de quelques expressions vagues qui déparent le commencement du premier volume. Le gouvernement d’ici a été très fâché de voir un tel ouvrage pénétrer dans toutes les classes de la société, au moment précis où il est sur le point d’accorder un milliard de francs aux émigrés et de restaurer en partie l’état civil du clergé.

Les journaux à la solde de la Trésorerie ont reçu l’ordre de ne jamais y faire allusion. D’autre part, cet admirable ouvrage a excité l’envie de tous les journalistes libéraux, qui sont eux-mêmes de jeunes littérateurs. On ne lui a jamais fait de réclame ; deux mille cinq cents exemplaires en ont pourtant été vendus presque exclusivement à Paris. Les provinces qui ressentent à leur tour tous les maux de la France et qui, pour la culture intellectuelle sont de vingt années en arrière de Paris, ne voyant dans les journaux (car les journaux en France équivalent à vos revues) aucune mention de M. Mignet et de son livre, ne connaissent rien ni de l’un ni de l’autre. Si je vous ai parlé si longuement de ce livre paru au moins depuis six mois, c’est qu’il est essentiel qu’il soit lu en Angleterre, pays qui a été empoisonné par les absurdités des Considérations sur la Révolution de Mme de Staël. L’effet de cette rapsodie sur le public anglais prouve jusqu’où peut aller la force du puffing dans votre pays. Le livre de Mme de Staël a donné le jour à une réfutation d M. Bailleul, autrefois député et ennemi personnel de Robespierre. L’ouvrage de M. Bailleul est ennuyeux, mais il est plein d’observations remarquablement justes et jusque-là inédites sur la France de 1793.

Je rappellerai seulement ici l’ouvrage de M. de Ségur et ceux de M. Fain, car il faudra certainement consacrer un article entier à des livres d’une telle importance. Les amis de M. Philippe de Ségur espèrent qu’il corrigera dans la seconde édition de son livre un grand nombre de phrases embarrassées et métaphysiques qu’on y rencontre. Tous les écrivains français d’un réel talent abominent à un tel point aujourd’hui les sottises ronflantes à la mode avant la Révolution, qu’ils tendent tout naturellement à écrire à la Salluste et tombent dans le défaut opposé, c’est-à-dire dans l’obscurité. Tel est par exemple le cas de M. Mignet et de M. de Ségur.

Je vous ai parlé il y a quelque temps de l’imprécision qui est pour le moment le péché mortel de la littérature française. C’est la faute des principaux articles du Constitutionnel ; la peur de Sainte-Pélagie (prison où MM. Jouy et Jay écrivirent leurs Hermites en Prison) en serait la cause si nous en croyons les auteurs eux-mêmes. L’imprécision du style et l’imprécision de la pensée sont les tristes défauts d’une Histoire de la Révolution Française due à MM. Thiers et Bodin, et qui a été couverte d’éloges à foison dans le Constitutionnel où écrivent les auteurs sous les ordres de M. Étienne. Une abondance malheureuse de périodes et de phrases sonores et ambitieuses enjolivées d’une chute piquante défigure tristement l’histoire dont je parle. Quatre volumes en viennent de paraître et elle sera complète en dix. Ce luxe de phrases rappelle une définition de Talleyrand : «Le rôle de la parole, a dit ce vétéran de la diplomatie, est de cacher la pensée».

MM. Guizot et de Barante sont de jeunes conseillers d’État, destitués par M. Villèle et qui font maintenant des livres. Ces messieurs ont conservé en littérature le nom du parti politique qu’ils essayèrent de former voici quatre ans ; ils étaient et sont toujours appelés les doctrinaires. Comme MM. Guizot, de Barante, de Broglie, de Staël ne perdent jamais de vue dans leurs discours comme dans leurs pamphlets le souci de s’assurer, en cas de retraite, une position à l’arrière, on dit qu’ils ont adopté la définition de M. de Talleyrand sur le rôle des mots.

Cette malheureuse obscurité phrasière défigure également une collection de Mémoires sur l’Histoire de France publiée par M. Guizot et par sa femme qui, il y a douze ou quinze ans, s’st acquis de la réputation en littérature sous le nom de Melle Pauline de Meulan. M. Thiers a moins de pénétration de pensée que M. Guizot, mais son style est plus clair. Ce qui me fait mettre quelque espoir en M. Thiers, c’est qu’il est très jeune. Le style des deux volumes qu’il vient justement de publier est plus châtié, moins ampoulé et moins ennuyeux que celui des deux précédents, parus en 1823.

Il y a actuellement deux manières de bien connaître la Révolution française. La première, que je recommande à ceux qui ne veulent pas lire plus de douze volumes sur le sujet, est de prendre les œuvres de MM. Mignet et Thiers. L’autre est de servir du livre de M. Mignet comme d’une sorte de carte générale de tout le pays, et des mémoires détaillés de Mme Roland de Mme Campan, de MM. Thibaudeau, le marquis de Ferrières, Bertrand de Molleville, Dumouriez, de Choiseul, de Vauban qui tiendront alors la place des cartes particulières à grande échelle. C’est la seule méthode pour obtenir une idée vraie de la Révolution qui est moins comprise en Angleterre que nulle part ailleurs, grâce aux idées romanesques de Burke et de Mme de Staël. Tout homme sincère et sensé sentira la vérité de ce que je dis en lisant les Mémoires de Thibaudeau dont les deux premiers volumes ont paru il y a six mois et qui ont valu à leur auteur actuellement à Bruxelles d’être persécuté. Ces deux volumes seront rapidement suivis de quatre autres, beaucoup plus intéressants que les précédents et qui prouveront jusqu’à quel point Napoléon joua de la crédulité de son chambellan, Las Cases. Le marquis de Ferrières est un aristocrate et un homme d’honneur qui, sans le savoir, prouve la vérité que les Mémoires de Mme Roland portent contre Louis XVI et surtout contre le comte d’Artois, aujourd’hui Charles X. Les mémoires et l’histoire publiés par M. Bernard de Molleville, qui mourut seulement en 1819, montrent que ce vieux ministre de l’infortuné Louis XVI conseillait sans cesse au roi de se parjurer.

La Biographie des contemporains publiée par le librairie Michaud qui, sous Napoléon, de même que MM. Royer-Collard, l’abbé Montesquiou, Becquey, Fiévée, etc., était l’espion des Bourbons, contient de nombreux articles rédigés par les personnes auxquelles ils sont consacrés. Ces mémoires dévoilent quantité d’attentats du parti royaliste que Burke, Chateaubriand et autres phraséologues ont constamment niés. Certains des mémoires que je suis en train d’indiquer à l’amateur d’histoire désireux de consacrer six mois à la Révolution française, sont horriblement ennuyeux comme par exemple les Mémoires de Gohier qui présidait le Directoire le 18 brumaire (novembre 1799), mais la plus grande partie d’entre eux est excessivement amusante.

M. de Talleyrand, âgé aujourd’hui de 70 ans, a écrit dix volumes de mémoires qui doivent paraître sous peu. L’ex-évêque d’Autun a fait une très admirable peinture de la cour de Louis XVI de 1775 à 1789 et de la société de cette époque. M. de Talleyrand, encouragé par quelques scènes des Mémoires de Lauzun et des Mémoires de Bezenval (4 vol.), a fait lire les quatre premiers volumes à quelques-uns des anciens pairs de France, ses contemporains. Ils sont aussi amusants que le Gil Blas. Je pourrai vous envoyer le Portrait de M. de Choiseul par M. l’évêque d’Autun.

Je compte vous parler des théâtres, mais avec moins de détails que ne le fît l’homme célèbre dont j’ai placé le nom en tête de ces lettres ; je n’ai certes pas la prétention absurde de le continuer, mais j’ai simplement voulu indiquer le modèle que j’ai adopté.

Les théâtres royaux à Paris coûtent tous très cher, les uns au budget du ministre de l’Intérieur, les autres à la liste civile. Ils sont sous la direction des premiers gentilshommes de la Chambre du roi ; ceux-ci sont au nombre de quatre. Ces places, avant la Révolution, étaient les plus honorables de France. Les gentilshommes qui les occupent aujourd’hui sont à la vérité très distingués ; ce sont dans le monde des hommes agréables, mais à la tête de l’administration ils ne se font remarquer que par leur excessive folie. Leur réputation d’absurdité a toutefois été récemment tout à fait éclipsé par celle que s’est acquise M. Sosthène de la Rochefoucauld, aide de camp du roi et directeur de l’Opéra.

M. Sosthène fit imprimer un programme annonçant qu’il donnerait un prix de quatre mille francs à l’auteur du livret d’opéra le plus moral, le plus religieux et le plus monarchique. Chaque ligne de cette annonce contenait une absurdité. Il est plutôt excessif, de la part d’un homme qui vit en état de double adultère avec Mme du Cayla, de prêcher la morale aux filles de l’Opéra, et c’est pourtant son passe-temps favori. Dans le même temps où il mangeait avec Mme du Cayla les cinq ou six millions que Louis XVIII donnait à cette dame comme prix de ses complaisances, il avait une très jolie femme qu’il négligeait. Le roi était très jaloux de lui. C’est un disciple des jésuites qui lui ont probablement appris à la fois la morale qu’il prêche et celle qu’il pratique.

C’est grâce à M. Sosthène que nous rions à Paris. Un malicieux petit journal, le Diable Boiteux, a entrepris de se moquer de lui en racontant chaque matin sa sottise de la veille. Le duc de Maillé et le roi sont abonnés au Diable. Le journal se voyant soutenu a été délicieux ces huit derniers jours. Sosthène découvrit qu’il avait des ennemis à la cour et jugea bon de se justifier. Mme la duchesse de *** recevait le 6 décembre ; il se rendit chez elle, se plaça le dos au feu et commença à parler, non pas à quelqu’un en particulier mais à tout le salon : «Messieurs, dit-il, on m’accuse de manquer de talent ; j’ai celui que Dieu m’a donné et je ne voudrais pas le changer pour le génie de Chateaubriand». Tout le monde se mit à écouter et il se fit un profond silence. Sosthène continua et parla extrêmement bien. Après s’être justifié sur la question du talent, il en vint aux mœurs : «Je suis accusé, dit-il, d’avoir de mauvaises mœurs. Où puis-je les avoir prises ? En ai-je jamais eu de mauvaises sous les yeux ? Je suis né dans une famille qui a toujours fréquenté des gens comme il faut. J’ai un naturel très doux. On m’accuse aussi de manquer d’instruction. Là, messieurs, l’injustice est encore manifeste. J’ai fait de bonnes études. Je sais le latin. Je ne peux pas dire que je le sais aussi bien qu’Homère…». Rien ne peut peindre l’éclat de rire qui échappa à toute l’assemblée ; et le rire fut d’autant plus irrésistible que, jusqu’à ce moment, Sosthène avait vraiment bien parlé. Tous les jours nous avons un trait semblable. Mardi dernier, à Sainte-Geneviève, Sosthène, qui était en compagnie de Mme du Cayla fit prier spécialement pour lui. En un mot, Sosthène est la joie de Paris et on parle encore plus de lui que de l’indemnité des émigrés ou de l’état civil du clergé.

Pour en revenir aux théâtres, ceux qu’administrent les quatre gentilshommes de la Chambre et M. Sosthène coûtent cinq cent mille francs par an et sont excessivement mal dirigés. Il est interdit de faire représenter sur la scène du Théâtre-Français ou de l’Odéon toute pièce qui serait une représentation fidèle de la société parisienne d’aujourd’hui. Le Théâtre-Français n’existe que grâce à Talma et surtout grâce à Melle Mars, très supérieure elle-même à Talma. Le public ne se lasse jamais d’aller voir les excellentes peintures de mœurs du siècle dernier, et les tragédies les plus remarquables dans le genre de celles de Racine et de Voltaire que jouent Talma et Melle Mars. Malheureusement, Melle Mars a 50 ans et Talma 60 ; et ils ont toujours par jalousie empêché de réussir auprès d’eux les acteurs qui avaient ou promettaient d’avoir du talent. Tous ceux qui auraient été susceptibles de rivaliser avec eux ou même de les pousser dans l’ombre ont été soigneusement éloignés de la scène. La société est si excessivement ennuyeuse en France, et la conversation y est si difficile que tous les théâtres de Paris sont pleins chaque soir. L’Odéon qui s’est installé depuis deux ans sur la rive gauche du fleuve, a augmenté les affaires de ce quartier de vingt millions de francs par an.

La comédie qui représente la société, moitié telle qu’elle est et moitié telle que l’a faite la pruderie du despote Napoléon, peut seulement se voir en ce moment au Gymnase et aux Variétés. Le Ci-devant Jeune Homme est une comédie imitée, avec tout l’esprit possible, du Mariage secret de Garrick. Mais l’organisation du Théâtre-Français et la stupidité excessive des gentilshommes de la Chambre du roi sont cause que le théâtre n’a rien produit depuis dix ans, en dehors du Ci-devant Jeune Homme, qui peigne le moins du monde la société d’aujourd’hui.

Le Gymnase ou Théâtre de Madame (duchesse de Berry) est le seul endroit où l’on puisse écouter la comédie actuelle. Trois causes empêchent la vraie comédie d’apparaître ailleurs : la censure dramatique, la folie des gentilshommes du roi et le goût pédantesque du public. Aussi, MM. Lauriston et Corbière, deux hommes très puissants et très sots, ont-ils lutté de tout leur possible pour anéantir le Gymnase. Je vous conseille de lire la Somnambule, le Nouveau Pourceaugnac, Michel et Christine, l’Héritière, la Mansarde des artistes, Julien ou 25 ans d’entre-acte. J’étais sur le point de dire un mot ou deux de chacune de ces pièces quand je me suis souvenu que vous les avez probablement vues et vous en êtes au théâtre de Tottenham Court Road.

Je dirai seulement un mot de Coralie ou la danseuse, le dernier chef-d’œuvre de M. Scribe. Ce jeune homme a écrit, soit seul, soit en collaboration, au moins cent pièces en un acte et cette production lui rapporte annuellement vingt-cinq mille francs. S’il avait écrit une pièce en cinq actes pour le Théâtre-Français, il aurait dû attendre sa représentation environ six ans, la police aurait affaibli toutes les situations les plus frappantes, et dilué les meilleures trouvailles de son œuvre ; et quand celle-ci aurait été jouée, elle lui aurait rapporté tout au plus dans les cinq ou six mille francs ; et je n’ai rien dit de toutes les petitesses dont il aurait dû se rendre coupable envers M. le Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi.

Coralie, danseuse, est courtisé par un lord anglais et aussi par le frère de la comtesse Charlotte. Ce frère a un ami, appelé Rolland, aussi timide que Marlow, dans She stoops to Conquer (Elle s’abaisse pour vaincre). Ce frère est sur le point d’épouser Coralie. La comtesse Charlotte n’a qu’un moyen de le sauver : elle se déguise en femme de chambre et entre au service de la danseuse Coralie. Elle apprend en secret la folie que son frère est sur le point de commettre ; mais elle rencontre Rolland ravi de trouver une femme de chambre qui ressemble tant à la femme qu’il adore et à qui il n’a jamais osé avouer son amour. Il lui dépeint la violence de son attachement pour la comtesse ; la comtesse alarmée quitte la maison de Coralie. Un peu après, ayant repris ses propres habits, elle rencontre Rolland et lui demande de lui dire comment sauver son frère. C’est là une scène délicieuse qui fait courir tout Paris et a valu à cette comédie un succès comparable à celui d’un roman de Walter Scott. Rolland raconte à la comtesse que Coralie aime son frère mais qu’elle ne l’épouse que parce qu’elle pense qu’à l’occasion de son mariage, la comtesse fera à ce frère qu’elle aime tant un cadeau d’un million de francs. Il ajoute : «Coralie connaît votre écriture ; écrivez, madame, la lettre que je vais vous dicter : "Mon ami, j’apprends que vous êtes ruiné en spéculant sur les fonds publics. Je vous offre ma main et toute ma fortune"». Le public ne peut se rassasier de voir l’amant timide, très bien joué par Gonthier, dicter à la femme qu’il adore une déclaration d’amour pour lui-même. Cette lettre produit son effet sur Coralie qui ne peut plus rien espérer désormais de la sœur de son amant et qui part pour Londres avec l’Anglais. Dans cette charmante comédie, le rôle de la danseuse, belle et sotte, est admirablement joué par Clozel.

Cette pièce est pleine d’actions et de péripéties. C’est en cela que le nouveau théâtre se distingue en France des vieux drames du temps de Louis XIV, qui abondaient en discours longs et spirituels avec peu d’action et encore moins de péripéties. Nous nous rapprochons du théâtre anglais. Il y a aussi beaucoup d’action dans une tragédie de M. Lebrun, intitulée le Cid d’Andalousie, et qui va être jouée au Théâtre-Français par Talma et Melle Mars.

Le roi, dans cette pièce qui repose sur un fait historique du XIIe siècle, devait être bâtonné dans l’ombre par le Cid. M. le Premier gentilhomme de la Chambre du Roi déclara qu’il ne souffrirait pas qu’un roi reçoive des coups de bâton sur la scène. M. Lebrun a imploré le gentilhomme de la Chambre pendant une année et a consenti à la fin que le roi d’Andalousie ne reçût que des coups de plat d’épée. M. Lebrun a alors porté sa pièce au censeur dramatique qui, pour ne pas demeurer en reste de loyalisme avec le gentilhomme de la Chambre, a proclamé à son tour qu’un roi ne saurait être frappé du plat d’une épée ; il insista pour que le Cid, en voyant le roi, portât seulement la main à la garde de son épée. Cette action doit provoquer la vengeance du roi et être la source de toutes les calamités de la pièce. Vous voyez à quelle extrémité l’art dramatique est réduit en France. Le Gymnase n’ayant pas de gentilhomme pour le conduire et ne recevant pas trois cent mille francs du roi a un peu plus de liberté et on s’y entasse jusqu’à étouffer tous les soirs.

J’aurais encore à vous parler de huit ou dix nouveaux livres, mais je les laisse pour ma prochaine lettre. Dans cette première lettre, je n’ai voulu que vous nommer la plupart des hommes de lettres de quelque talent et vous désigner les deux partis principaux qui se partagent notre littérature : le parti de Jouy, Étienne et Cie et celui des disciples de Kant et de Cousin.

 

2 - Sources

  • Stendhal, Œuvres complètes, éditions Arvensa, mars 2019 (e-book).
  • Stendhal, Lettres de Paris, 1825, (texte Henri Martineau), présentation par José-Luis Diaz, éd. Le Sycomore, 1983, p. 73-89.

 

3 - Couverture de London Magazine, janvier 1825

The London Magazine, janv 1825, couv
couverture du London Magazine,
numéro de janvier 1825 dans lequel Stendhal
publie sa première Lettre de Paris

 

4 - «Les partis qui divisent notre littérature», Stendhal, 1825, tableau

partis qui divisent notre littérature, légendé
Stendhal distingue trois "partis" dans la littérature, en 1825

 

 

 

 

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dimanche 14 avril 2019

inauguration du monument Stendhal au jardin du Luxembourg, 28 juin 1920

monument Stendhal, images

 

 

inauguration du monument Stendhal

au jardin du Luxembourg, 28 juin 1920

 

Le récit le plus détaillé de l'inauguration du monument Stendhal est fourni par le Mercure de France, à la date du 15 juillet 1920, sous la signature d'Émile Zavie. Il existe par ailleurs trois photographies de presse de l'agence Roll représentant l'événement.

 

1 - Mercure de France, Émile Zavie, 15 juillet 1920

2 - Essai d'identification des personnages figurant sur les photos de l'agence Roll

3 - Article du Petit Parisien, 29 juin 1920

4 - Article de Comœdia, 29 juin 1920

5 - Article de Blunt dans L'Homme libre, 29 juin 1920

6 - Article du Temps, 29 juin 1920

7 - Article de L'Œuvre, 29 juin 1920

8 - Article du XIXe siècle, 29 juin 1920

9 - Bulletin de la Vie artistique, 15 juillet 1920

 

_________________

 

1 - Mercure de France, Émile Zavie, 15 juillet 1920

 

La carte qui fut envoyée à quelques privilégiés – to the happy few – était disposée comme suit :

Le président et les membres du comité Stendhal vous prient de vouloir bien honorer de votre présence l’inauguration du monument de Stendhal (médaillon de Rodin, d’après David d’Angers), le 28 juin, 11 heures du matin, sous la présidence de M. Paul Bourget, de l’Académie française.

Jardin du Luxembourg, entrée par le boulevard Saint-Michel, en face de la gare de Sceaux et de la rue Royer-Collard.

On se souvient peut-être qu’il y a quinze ans se constituait à Paris un comité qui se proposait d’élever un monument à la mémoire de Stendhal. Un des premiers soins du comité fut de faire ériger, dans le jardin du Luxembourg, une stèle où devait être placé ultérieurement un médaillon de l’auteur de la Chartreuse de Parme. Cela se passait en des temps très anciens, je veux dire en 1914. La guerre vint, qui retarda la mise en place du médaillon et aussi l’inauguration officielle toujours remise. Un certain nombre de membres du comité sont morts avant d’avoir vu leur idée réalisée : MM. Adrien Hébrard, Paul Flat, Paul Guillemin, Ed. Maignien, l’excellent Adolphe Paupe et la marquise de Monteynard.

Ils ont été depuis remplacés par des membres nouveaux et, aujourd’hui, le comité que préside M. Édouard Champion est ainsi constitué : Louis Ganderax, Maurice Barrès, Comte Prémoli, Gabriel d’Annunzio, Léon Bélugou, Alfred Vallette, Gustave Rivet, Paul Bourget, Gaston Gallimard-Lévy, Plumet et les membres nouveaux : MM. Raymond Poincaré, Gabriel Faure, H. Cordier, Paul Arbelet, Émile Henriot, Luchaire.

L’architecte Plumet s’était chargé du monument : une stèle aux lignes simples, au centre de laquelle devait être scellé un médaillon. On demanda à Auguste Rodin de modeler le buste de Stendhal, mais le grand sculpteur répondit :

- Il existe un médaillon de David d’Angers qui reproduit les traits du maître et qui est un chef d’œuvre, je copierai ce médaillon et je le mettrai à l’échelle de la stèle.

Ainsi fut fait. Sur les côtés de la stèle sont inscrits les titres des principales œuvres de Stendhal et sous le médaillon lui-même, d’un beau vert cuivré, mis en place ces derniers jours de juin, ceci simplement :

STENDHAL
1783-1842

A Stendhal, 1783-1842

Le monument s’élève au bord d’une pelouse, dans la partie du Luxembourg située près de l’École des Mines.

Le lundi matin, 28 juin, une nombreuse assistance se pressait. Des chaises entouraient la petite stèle. Au premier rang, à l’ombre, on remarquait MM. Maurice Donnay, Raymond Poincaré, René Boylesve, de l’Académie française ; H. Cordier, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; J. Bourdeau, de l’Académie des Sciences morales et politiques ; L. L. Klotz, ancien ministre ; Édouard Champion, le comte Prémoli, Paul Arbelet, Alfred Vallette, Gabriel Faure, Émile Henriot, membres du Comité ; Pierre de Nolhac, Fortunat Strowski, Mmes Rachilde et Louise Faure-Favier.

À onze heures exactement, M. Maurice Barrès, long, mince et maigre, en chapeau canotier, apparut. Il serra des mains et l’on voyait de profil sa mèche noire aplatie et son teint de vieux parchemin. Puis, M. Paul Bourget, venant par le boulevard Saint-Michel, entra dans le cercle des privilégiés. Et des gens se levèrent aussitôt.

M. Édouard Champion, président du comité Stendhal, s’approcha alors du monument, qu’une grande bâche grise recouvrait, et se mit à lire son discours.

Mesdames, Messieurs,

Quand Stendhal tomba frappé d’apoplexie sur la voie publique, le 23 mai [mars] 1842, aucun de ses contemporains ne prit garde qu’un des plus grands génies du siècle disparaissait…

La voix, bien timbrée, scande les mots. Un grand silence s’est établi. Les gardes ont permis aux nombreux étudiants et aux jeunes filles qui se tenaient à quelques mètres de rompre les barrages établis. Le temps était doux ce matin-là. Des nuages passaient quelquefois devant le soleil et l’ombre était chaude sous les grands marronniers.

M. Édouard Champion rappela que son prédécesseur à la présidence du comité, M. Chéramy, avait eu, en 1905, l’idée d’ouvrir une souscription publique, mais limitée, destinée à la publication de la Correspondance dont il possédait les manuscrits. Le produit de la vente de l’ouvrage aurait formé la première pierre de ce monument.

C’est aussi M. Chéramy, poursuit M. Éd. Champion, qui eut l’idée, pour mieux glorifier Stendhal, de faire collaborer deux statuaires du XIXe siècle qui ont traduit avec tant d’intensité le mouvement de la vie : David d’Angers et Rodin. Il obtint du maître de l’hôtel Biron qu’il modelât dans la glaise, de ses mains pourtant merveilleusement créatrices, une copie vivante de ce médaillon de David d’Angers que je veux tout de suite dévoiler à votre admiration.

On retira la bâche et la stèle apparut, tout blanche. On applaudit. M. Champion continua. Il loua l’œuvre de l’architecte Plumet et félicita les questeurs du Sénat pour l’emplacement de choix qu’ils avaient accordé au monument.

Je serai sans excuses, si je retardais davantage par de vaines paroles la vraie inauguration de ce monument, c’est-à-dire l’hommage qu’apporte à Stendhal, au nom de tous les lettrés, l’un de ses fils d’élection, son héritier littéraire, M. Paul Bourget, qui pourrait dire, je crois bien, comme Taine : «J’ai lu ses romans soixante à quatre-vingt fois chacun et je les relis».

Barrès, Bourget, Poincaré, Donnay
Maurice Barrès, Paul Bourget, Raymond Poincaré, Maurice Donnay

M. Paul Bourget, assis dans sa chaise, agita sa main, en signe de protestation ou d’acquiescement, on ne sait. Il remua sa forte tête où brillait un monocle… À côté de lui, M. Poincaré, en gants noirs, complet noir, immobile, écoutait avec ce visage attentif qu’il sait prendre aussi bien à l’audition d’un discours de quelque maire des régions libérées ou de M. Paul Deschanel… M. Barrès, non plus, ne bougeait pas… C’est que des photographes s’approchaient du monument, visaient le groupe des académiciens, appuyaient sur le déclic et se retiraient. Un appareil de cinéma tournait sa manivelle, se déplaçait, se remettait en batterie, au moment où M. Édouard Champion évoquait les années terribles :

Qu’il me soit permis, puisque cette cérémonie d’avant-guerre a lieu après la victoire, de dire encore combien de fois nous avons pensé là-bas à notre Stendhal. Vous n’avez pas oublié ce «curieux spectacle» noté par Fabrice : «La terre volant en miettes noires… Ces petites branches volant de côté et d’autres comme rasées par un coup de faux». Enfin tout le détail de cette invisible bataille qui est une date dans l’histoire descriptive. Pour beaucoup d’entre les jeunes combattants, les visions de Stendhal ont été profondément ressenties et vérifiées, et j’en sais parmi ceux qui sont tombés, comme les hussards de la Chartreuse, pour lesquels Stendhal a été une des raisons de se battre et de vaincre.

À ce moment, Melle Carlotta Zambelli, la célèbre danseuse-étoile de l’Opéra, qui est milanaise d’origine, déposa sur le gazon, au pied du monument, une gerbe de roses. Ce fut charmant et inattendu, parce qu’à ma connaissance ce n’était pas dans le programme, et je crois bien que le geste de l’étoile, ployant les genoux dans sa robe blanche à fleurs noirs, eût enchanté le «Milanese», l’éternel amoureux de la musique italienne et des actrices glorieuses.

Cependant M. Paul Bourget s’était levé. On applaudissait avec discrétion. M. Bourget est fort, gros, le dos rond, monoclé, en complet bleu, le pantalon à passepoil de drap noir. M. Bourget s’approcha du monument. Un instant, il enleva son monocle et l’on ne voyait plus dans son fort visage de propriétaire terrien que ses yeux cernés. Une dame, derrière moi, ne put s’empêcher de le remarquer :

- Oh ! comme M. Bourget a les yeux fatigués ! Mais c’est parce qu’il écrit beaucoup et il écrit si bien !

Paul Bourget lisant

Je me retournai. Cette dame était jolie. Maître, vous l’excuserez, n’est-ce pas ? Elle parlait dans toute l’innocence de son cœur.

M. Bourget remit son monocle, jeta un coup d’œil sur les feuillets de son discours, puis s’excusa. «Sa voix ne portait pas». Il réclamait l’indulgence. M. Maurice Barrès – qualis artifex ! – le regardait. M. Bourget enjamba la bordure qui marque la limite du gazon, mais le soleil le gênait encore et c’est à l’ombre de la stèle que M. Bourget commença de parler, au milieu du recueillement général :

Messieurs,

En inaugurant aujourd’hui ce monument, nous rendons l’hommage à l’une des vertus intellectuelles les plus hautes et que personne n’a pratiquée plus rigoureusement, plus résolument que Stendhal : la sincérité…

On entendait très mal, en effet, comme M. Bourget avait pris soin de nous en avertir. Je ne sais si les jeunes gens des écoles qui nous entouraient témoignent à l’auteur du Disciple et de la Physiologie de l’amour moderne la même admiration que leurs aînés, mais c’est dans un silence respectueux que parla le romancier du Démon de Midi.

M. Paul Bourget tremblait un peu ; sa main, brune, se fermait. M. Bourget parlait et sa voix, qu’il a agréable et tendue, portait enfin.

Ce fut un cours sous les grands arbres que nous entendîmes là, comme en donnaient, dit-on, les anciens maîtres, et l’on ne peut que regretter ne de pouvoir reproduire en entier cette page de critique.

Les auditeurs semblaient plus nombreux que tout-à-l’heure. On remarquait les frères Tharaud, Georges le Cardonnel, André Salmon, Léon Deffoux, Alphonse Séché, Legrand-Chabrier, André Billy, le romancier André Warnod qui, sur un bout de carnet, crayonnait un dessin… et de jolies jeunes filles, et des étudiants… M. Paul Bourget recherchait les raisons de la gloire posthume de Stendhal :

Quand on cherche, dit-il, à démêler l’unité, dans cette complexe figure littéraire, on discerne ce trait bien vite. Stendhal fut, avant tout, à travers tout, par-dessus tout, un être vrai. D’aucun écrivain, le mot fameux de Pascal ne fut plus exact : dans ses lettres, dans ses journaux, dans ses essais d’autobiographie, un souci reparaît sans cesse, celui – comme il disait – d’y voir clair dans ce qui est, et d’abord en lui-même. C’est là le très noble sens de cette peur d’être dupe que Mérimée signalait comme une de ses caractéristiques. Sainte-Beuve la lui reproche comme un défaut. Le sagace critique eût révisé cet inique arrêt, s’il eût en main les documents intimes qui se sont multipliés, ces dernières années. N’être pas dupe, pour Beyle, ce n’était se défier mesquinement, c’était chercher, dégager, étreindre le réel sous les apparences, poursuivre et connaître la vérité dans le seul domaine qui l’intéressât, le cœur humain.

M. Paul Bourget étudia le caractère et le tempérament de Stendhal, il exposa la psychologie de de l’écrivain dont il rappela la carrière militaire, car Stendhal fut aussi un homme d’action.

L’idéologue est par définition un méditatif de salon et de cabinet. On ne le voit pas montant à cheval et faisant la guerre. Or, à dix-huit ans, Henri Beyle, le Condillacien, allait joindre en Italie l’armée de Bonaparte et il commençait cette existence aventureuse qui devait, de 1800 à 1814, le mener tour à tour, avec quelques interruptions romanesques – ainsi son fantastique séjour à Marseille auprès de Mélanie Guilbert – des champs de bataille de Lombardie et de Tyrol à ceux d’Allemagne et d’Autriche, de Pologne et de Russie.

M. Paul Bourget insista sur «le double et contradictoire génie de Stendhal» et, se souvenant d’avoir écrit le Justicier et préfacé Sous les mers de notre confrère Gérard Bauër, M. Bourget glissa, à propos de la Chartreuse de Parme et du Rouge et du Noir, quelques mots sur le roman d’aventures.

Stendhal a créé là (et c’est son apport à notre littérature) un type de roman à sa ressemblance et sans analogue, analytique et ardent comme lui-même, subtilement idéologique et intensivement sensitif. Rappelez-vous, pour ne citer qu’un de ces récits, la fable du Rouge et du Noir. Vous y trouverez tout l’appareil du plus mouvementé roman d’aventures : des séductions avec des escalades de fenêtres – non moins romantiques que celle du balcon de Juliette par Roméo – sur son échelle de cordes, des lettres anonymes, des conspirations, un duel, une exécution capitale et, pour finir, une maîtresse affolée portant sur ses genoux la tête de son amant décapité et l’ensevelissant de ses propres mains, au milieu de la nuit, dans une grotte de montagne, illuminée par des centaines de cierges. Rien de plus violent dans Monte-Christo ou les Quarante-cinq, et ces épisodes d’un dramatique si fort se déroulant à travers des pages comparables, sinon supérieures à celles d’Adolphe ou de Volupté pour la perspicacité, d’une préparation quasi chirurgicale qui divise et met à nu, comme un scalpel, les fibres les plus déliées du cœur. Cette technique procède si directement de la personne même de Beyle et de sa dualité irréductible qu’elle est demeurée inimitable et de fait inimitée.

Et M. Paul Bourget termine ainsi :

À travers ces subtilités il reste un héros de la célèbre anecdote. Celui à qui M. Daru disait, durant la retraite de Russie : «Vous avez fait votre barbe, Monsieur Beyle. Vous êtes un homme». Il y a du stoïcien en lui, une fière tenue devant la douleur et la mort, un souci de s’estimer soi-même et de ne pas se rendre. À cause de cela nous ne nous contentons pas d’aimer Henry Beyle. Nous aimons à l’aimer. Il nous est une démonstration vivante que les hautes forces de l’âme peuvent coexister avec la plus complexe culture et que l’extrême civilisation n’est pas heureusement une décadence. Notre pays vient d’en donner dans cette terrible guerre une preuve qui eût touché Stendhal à fond, lui qui, dans un de nos moments de défaillance politique, parlait de donner sa démission de Français, tant ce sceptique, ce dilettante, cet amoureux des arts, cet habitant de Cosmopolis avait à cœur l’honneur national, et cet honneur, comme tous les bons ouvriers de la plume, il en fait partie et nous le sentons mieux, n’est-ce pas, messieurs, devant cette stèle où le regretté Rodin a reproduit, d’après David d’Angers, l’image d’un grand homme des lettres françaises.

On applaudit derechef. On félicita M. Paul Bourget. On défila devant la stèle… Oui, le médaillon est très bien. Il rappelle celui que nous connaissons, qui se trouve là-bas, sur la tombe n° II :285, au cimetière Montmartre, près du rond-point, sous le pont de la rue Caulaincourt. Cette tombe, du reste, est dans un état de délabrement qui fut signalé à plusieurs reprises, notamment dans les Marges de décembre 1918, si bien qu’au cours d’une visite à la tombe des Goncourt, le 30 octobre 1918, M. Gustave Geffroy et ses collègues de l’Académie Goncourt s’indignèrent fort en constatant que cette sépulture n’était nullement entretenue. Ils se demandèrent même s’ils n’en parleraient pas à leur marbrier. Ce soin ne revient-il pas plutôt au Comité Stendhal ?

Mais déjà les gardes du Luxembourg priaient les fidèles de ne pas abîmer plus longtemps le gazon… Il était midi moins le quart. Des autos ronflaient près des grilles du Luxembourg. Le grand jardin redevenait désert. Les prés étaient assez piétinés…

Émile Zavie
(source)

Émile Zavie
Émile Zavie (source)

 

 

2 - Essai d'identification des personnages figurant sur les photos de l'agence Roll

28 juin 1920, premier rang
1 - 28 juin 1920, premier rang

Certains noms sont indiqués en légende des photos. Ce sont ceux de Raymond Poincaré, Paul Bourget, Maurice Barrès et Maurice Donnay. Les trois premiers sont aisément repérables tellement ils sont célèbres et leurs portraits multiples. Maurice Donnay se retrouve assez facilement, même s'il est moins connu.

Les autres participants mêlent les invités officiels à la foule anonyme. Parmi les premiers, j'ai cherché à identifier les personnes dont les noms sont cités dans l'article du Mercure.

Je suis à peu près certain de reconnaître Henri Cordier et Pierre de Nolhac. Concernant les trois autres, j'ai des doutes : Alfred Vallette, Rachilde (1860-1953) ou sa fille Gabrielle (1889-1984), Louise Faure-Favier. Je les soumets donc à titre d'hypothèse.

  • Alfred Vallette (1858-1935), directeur du Mercure de France.
  • Rachilde, écrivain prolifique, était l'épouse d'Alfred Vallette. Sur la photo, la femme désignée ressemble très fortement à Rachilde quand elle était plus jeune ; ce qui me fait douter qu'il s'agisse d'elle, c'est son apparente "fraîcheur" qui serait étonnante pour une dame de soixante ans... S'il s'agit de sa fille, elle ressemblerait trait pour trait à sa mère... mais je ne connais pas d'image d'elle pour comparer.
  • Louise Faure-Favier (1870-1961), journaliste, écrivain, aviatrice : elle effectue avec Lucien Boussotrot le vol Paris-Dakar et bat le record de vitesse (1919). Amie de Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin.
  • Louis-Lucien Klotz (1868-1930), avocat, journaliste et homme politique (député, ministre...).
  • Raymond Poincaré, ancien président de la République (1913-1920) est alors sénateur.
  • Jean Psichari (1854-1929), professeur de philologie grecque à l'École pratique des hautes études puis à l'École des langues orientales ; père d'Ernest Psichari (1883-1914) qui, par sa mère, était le petit-fils de Renan.
  • René Boylesve (1867-1926), pseudonyme de René Tardiveau, né à Descartes en Indre-et-Loire, écrivain, élu à l'Académie française le 16 mai 1918.
  • Jean Bourdeau (1848-1928), sociologue, traducteur et spécialiste de philosophie allemande ; auteur de : Les maîtres de la pensée contemporaine : Stendhal, Taine, Renan... (1904).
  • Carlotta Zambelli (1875-1968), danseuse étoile.

 

identifications, 28 juin 1920
identification des invités officiels le 28 juin 1920 

 

Barrès, Bourget, Poincaré, Donnay et derrière
Barrès, Bourget, Poincaré, Donnay

 

Jean Bourdeau, légendé
Jean Bourdeau, 28 juin 1920

 

quatre femmes, légendé
quatre portraits de femmes, détail

1 : Rachilde, ou sa fille Gabrielle (?)

2 : non identifiée, pour l'instant

3 : non identifiée, pour l'instant

4 - Louise Faure-Favier (?)

 

28 juin 1920, Édouard Champion
2 - 28 juin 1920, discours d'Édouard Champion

 

Édouard Champion, 28 juin 1920
Édouard Champion, 28 juin 1920

 

premier rang, hommes, légendé
premier rang, hommes identifiés

 

28 juin 1920, Bourget
3 - 28 juin 1920, discours de Paul Bourget

 

de Psichari à Poincaré, légendé
Jean Psichari, Louis-Lucien Klotz, René Boylesve (?), Carlotta Zambelli, le 28 juin 1920

 

Paul Bourget, 28 juin 1920
Paul Bourget, 28 juin 1920

 

Paul Bourget, 28 juin 1920, centré
Paul Bourget, 28 juin 1920

 

deux hommes (1)

deux hommes (2)

deux hommes (3)
deux personnages dont celui de droite est peut-être Alfred Vallette

 

 

  • source des images : photographies de presse, Agence Roll, en ligne du Gallica Bnf :
  1. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530512750?rk=42918;4
  2. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530512822
  3. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530512466.item

 

 

 

3 - Article du Petit Parisien, 29 juin 1920

Le Petit Parisien, 29 juin 1920
Le Petit Parisien, 29 juin 1920

 

 

4 - Article de Comœdia, 29 juin 1920

Comœdia, 29 juin 1920
Comœdia, 29 juin 1920

 

 

5 - Article de Blunt dans L'Homme libre, 29 juin 1920 

L'Homme libre, 29 juin 1920 (1)

L'Homme libre, 29 juin 1920 (2)
L'Homme libre, 29 juin 1920

 

 

6 - Article du Temps, 29 juin 1920  

Le Temps, 29 juin 1920 (1)

Le Temps, 29 juin 1920 (2)

Le Temps, 29 juin 1920 (3)
Le Temps, 29 juin 1920

 

 

7 - Article de L'Œuvre, 29 juin 1920 

L'Œuvre, 29 juin 1920 (1)

L'Œuvre, 29 juin 1920 (2)

L'Œuvre, 29 juin 1920 (3)
L'Œuvre, 29 juin 1920

 

 

8 - Article du XIXe siècle, 29 juin 1920

Le XIX siècle, 29 juin 1920
Le XIXe siècle, 29 juin 1920

 

 

9 - Bulletin de la vie artistique, 15 juillet 1920 

Bulletin de la Vie artistique, 15 juillet 1920
Bulletin de la vie artistique, 15 juillet 1920

 

 

 

 

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mardi 9 avril 2019

Adolphe Paupe, surnommé l'archiviste de Stendhal

Paupe, image titre

 

 

Adolphe Paupe (1854-1917),

surnommé l'archiviste de Stendhal *

 

Adolphe Paupe est un bibliographe et critique littéraire, né en 1854 à Troyes et mort en 1917 à Paris. Il est connu comme spécialiste de l'écrivain Stendhal, de sa biographie et de sa bibliographie.
Ses deux principaux ouvrages, Histoire des œuvres de Stendhal et La vie littéraire de Stendhal constituent toujours des références dans les études stendhaliennes.
Mais le personnage a été oublié. J'ai recherché et rassemblé ce qu'on peut connaître de la vie d'Adolphe Paupe. Sans malheureusement trouver aucun portrait, aucune image de lui.

sommaire
  1 - Jeunesse
  1 - Auteur
      Livres
      Articles
      Correspondance

_______________________

 

Biographie

Adolphe Édouard Célestin Paupe est né le 13 octobre 1854 à Troyes dans l'Aube.

Son père, Louis François (né en 1816), est imprimeur lithographe. Le 21 novembre 1848, il épouse Joséphine Clausel, fille d'Alexandre Clausel, artiste peintre et premier photographe de Troyes (1) qui habitait au n° 19 de la rue la Trinité (2). Son imprimerie porte le nom commercial Paupe-Clausel.

La famille Paupe habite au n° 4 de la rue de la Trinité (3), à proximité de l'Hôtel de Mauroy situé au n° 7 de la même rue étroite aux maisons très anciennes.

Troyes, Hôtel de Mauroy et rue Trinité
Troyes (Aube), rue de la Trinité, vers 1900/1910

 

facture imprimerie Paupe-Clausel, 1862
facture de l'imprimerie Paupe-Clausel, 1862

 

billet de mérite scolaire, 1872
bulletin de mérite scolaire, lithographie Paupe-Clausel à Troyes, 1872

 

Jeunesse

Adolphe est le quatrième enfant d'une fratrie de garçons au nombre de cinq (4). Il passe son enfance et sa jeunesse dans cette ville du sud de la Champagne "pouilleuse", comme on disait alors. Le recensement de 1872 le mentionne toujours à Troyes, avec sa famille, mais il disparaît sur celui de 1876.

Sa famille quitte Troyes, avant 1881, à l'exception d'un frère d'Adolphe qui perpétue l'atelier d'imprimeur de son père (5). Elle s'installe à Paris, rue Saint-Merri (4e arr.) (6).

 

Mariage et enfants

Adolphe Paupe se marie le 21 août 1883 à Paris (9e arr.), avec Marie Adélaïde Favre (n1), née le 28 octobre 1862 à Paris (7). Ses deux parents sont présents à la cérémonie : son père, âgé de 67 ans, est mentionné comme «représentant de commerce». Adolphe vivait alors chez eux, rue Saint-Merri au n° 16, selon son acte de mariage.

Le couple réside à Dijon (Côte d'Or), rue François Rude puis rue de la Trémouille (n2). Après la naissance du deuxième enfant - mais la raison est probablement d'ordre professionnel -, il quitte la Bourgogne pour Paris vers 1889-1890. La famille s'installe dans le 18e arrondissement, d'abord rue Durantin, n° 8, et enfin rue des Abbesses au n° 50 (8).

Adolphe Paupe est le père de cinq enfants :

  • Virginie Jeanne Suzanne, née le 12 juillet 1886, à Dijon.
  • André Léopold, né le 31 août 1888, à Dijon.
  • Anna Camille Suzanne, née le 19 février 1895, à Paris (18e arr.).
  • Suzanne Octavie Mauricette, née le 22 janvier 1896, à Paris (18e arr.).
  • Aline Charlotte Henriette, née le 9 janvier 1899, à Paris (18e arr.).

Adolphe Paupe à Dijon, montage
jeune marié, Adolphe Paupe vit à Dijon quelques années

 

le Paris d'Adolphe Paupe, 1890-1917
le Paris d'Adolphe Paupe, vers 1890-1910

 

Dans les années 1910, Adolphe Paupe se retirait en fin de semaine dans la petite commune de Villiers-sur-Marne ainsi que nous l'apprennent trois des cinq lettres - localisées - adressées à Marcel Astruc en 1915 : 24 août, 27 septembre et 3 octobre (Stendhal Club, revue, «Contribution à l'histoire du stendhalisme. Cinq lettres inédites d'Adolphe Paupe», 15 janvier 1968, p. 149-155). L'adresse est précisée : rue du Closeau.

Le 24 août, il écrit : «C'est à la campagne, en pleine verdure, que votre réponse me parvient».

Le 3 octobre : «Je suis venu passer mon dimanche ici et je vous écris en plein soleil dans la courette précédant mon petit verger».

Il devait probablement s'y rendre en train depuis Paris.

Villiers-sur-Marne, place de la gare
Villiers-sur-Marne, place de la gare, vers 1900

Villiers-sur-Marne, gare, vue intérieure
Villiers-sur-Marne, vue intérieure de la gare, vers 1905

 

Carrière professionnelle

Adolphe Paupe a été comptable (1883), gérant du quotidien dijonnais Le Petit Bourguignon (1886, 1888) (9) ; l'un des témoins à la naissance de sa fille, en juillet 1886, est Victor Bergery, rédacteur au Petit Bourguignon (n3).

Il devient ensuite chef de bureau dans une compagnie d'assurances à Paris (10). Pierre-Joseph Richard (n4) révèle que Remy de Gourmont «venait de temps à autre trouver Paupe à son bureau, 23, rue de Londres» (11).

Or, à cette adresse, dans le 9e arrondissement, se trouvait le siège d'une importante compagnie d'assurances sur les accidents, la Prévoyance (12). Il s'agit de la société dans laquelle travaillait Adolphe Paupe.

La Prévoyance, compagnies d'assurances, avant 1914
La Prévoyance, 23 rue de Londres

 

Paris, rue de Londres, vers 1905
Paris, rue de Londres, vers 1905

Le critique et écrivain Paul Léautaud le consigne d'ailleurs explicitement à la date du jeudi 18 janvier 1906 de son Journal littéraire : «Aujourd'hui jeudi je suis allé rue de Londres, à la Compagnie d'Assurances La Prévoyance, voir Adolphe Paupe, au sujet de la Chronique stendhalienne et de Gourmont. J'ai retrouvé le même homme curieux au possible, en tant que stendhalien» (13).

Cette occupation professionnelle n'avait cependant guère d'intérêt pour lui : il a consacré l'essentiel de sa vie à l'œuvre stendhalienne.

 

Adonné au culte de Stendhal

Paul Léautaud a plusieurs fois évoqué la figure d'Adolphe Paupe et noté la place subalterne qu'il réservait à son emploi. Ce que rappelle le magazine Pourquoi pas ? en 1935 :

«À propos de l'anniversaire de la mort de Remy de Gourmont, le Mercure de France publie de charmants et émouvants souvenirs de Paul Léautaud. Celui-ci, avec Gourmont, avait fait la connaissance, en 1906, d'un employé comptable dont l'histoire était singulière.

Ce brave homme, M. Paupe, s'était consacré totalement au culte stendhalien. Il vivait très modestement mais ne se refusait rien quand il s'agissait du culte qu'il avait voué à l'auteur de La Chartreuse de Parme. Il possédait une collection très rare, livres, manuscrits, gravures. Seulement, cette collection coûtait à M. Paupe, à sa femme et à ses enfants pas mal de privations. - Du pain, Stendhal, et de la viande après, disait M. Paupe, en souriant. Et il ajourait : "Moi je dîne de Stendhal et je soupe de Beyle !".

À sa femme qui, devant les visiteurs, se plaignait des dépenses imposées par l'achat des documents, M. Paupe répondait : "Si l'on peut dire... Ainsi, Le Rouge et le Noir, je ne l'ai que dix fois...!" Et il se réjouissait parmi ses richesses stendhaliennes, tandis que l'humble ménagère et les cinq gosses vivaient un peu de l'air du temps» (14).

Le Rouge et le Noir, tome premier, 1831

Dans son Journal littéraire, à la date du 21 janvier 1906, Léautaud raconte la visite rendue à Paupe par lui-même et Remy de Gourmont :

«Il a passé presque plus d'une année pour son manuscrit de la Correspondance (n5), négligeant des travaux de comptabilité qu'il faisait auparavant chez lui le soir et qui augmentaient son budget. Il a cinq enfants. Gourmont lui a demandé si sa famille est stendhalienne. Il a avoué que non, et bien au contraire. "Dame, lui dis-je, vous devez user beaucoup de pétrole, à travailler comme vous dites tous les soirs jusqu'à minuit, et alors... - Oui", m'a-t-il répondu en me regardant et le ton suffisait.

Ce ton évoquait Mme Paupe, les soucis du ménage, les besoins, les dépenses plus nécessaires, etc., et les reproches de l'épouse, à voir la lampe encore allumée à onze heures, à cause de Stendhal. On comprend que Paupe, comme il nous disait, désire qu'il soit possible de lui donner un billet de mille sur l'argent qu'on trouvera, si on le trouve, pour éditer la Correspondance. Cela lui permettra de dire à sa femme : "Tu vois bien, Stendhal, ce n'était pas si mauvais que ça. Tu avais bien tort de crier autant. J'ai touché mille francs... Embrassons-nous"» (15).

rue des Abbesses, vers 1910, Adolphe Paupe
le 50, rue des Abbesses

Le journal Le Temps décrit Adolphe Paupe dans ses dernières années :

«Sa vue, devenue faible, l'obligeait à porter de grosses lunettes, et il examinait les manuscrits nouveaux avec l'attention d'un savant penché sur le microscope. Il savait tout de l'œuvre immense de Beyle et les moindres ébauches de l'écrivain lui étaient familières. On lui doit non seulement de mieux connaître cette œuvre, mais encore de l'aimer davantage» (10).

 

La mort du fils

Adolphe Paupe avait un seul fils, André Léopold, né le 31 août 1888 à Dijon, peu de temps avant que la famille Paupe ne vienne à Paris (9).
Lors du recensement des appelés à l'armée, à l'âge de 20 ans, il exerce la profession d'inspecteur d'assurances. Il effectue son service militaire au 22e régiment de dragons, d'octobre 1909 à septembre 1911. Il obtient le grade de brigadier (caporal).
Le jeune homme meurt de maladie, «aggravée en service» pendant la guerre, le 20 mars 1915, à l'hôpital temporaire installé dans le groupe scolaire Mirabeau à Tours (16). Bien que mort pendant les hostilités, il n'a pas obtenu la mention «mort pour la France».

Dans une lettre du 24 août 1915, adressée à Marcel Astruc, auteur d'un article citant le nom de Stendhal dans La Vie parisienne (7 août 1915), Adolphe Paupe évoque la mort de son garçon : «j'ai perdu, au mois de mars, un fils de 26 ans, beau comme le Christ, rempli de cœur et d'intelligence, en qui j'avais mis tous mes espoirs. Dragon, il avait échappé trois fois à la Mort qui, pour ne pas le manquer une quatrième fois, l'attendit dans un hôpital, armé d'un bistouri.» (Stendhal Club, revue, 15 janvier 1968, p. 151).

Paupe Léopold, fiche mort
fiche de Léopold Paupe, mort le 20 mars 1915

Tours, groupe scolaire Mirabeau, hôp temp
Léopold Paupe est mort à Tours le 20 mars 1915

La même année, le père meurtri par la mort de son fils perd son ami Remy de Gourmont, écrivain et chroniqueur au Mercure de France (27 septembre 1915).

Dans une autre lettre à Marcel Astruc, datée du 3 octobre 1915, il écrit : «Vendredi dernier, j'ai conduit au Père-Lachaise un ami de cœur et d'esprit, avec lequel j'étais en relation depuis dix ans. Bien qu'il n'eût que 57 ans, c'était un père pour moi, dans l'ordre spirituel. C'est M. Remy de Gourmont. Le connaissiez-vous ? Avez-vous lu l'un des 40 volumes qu'il a laissés à la postérité ? Il avait abordé tous les genres, mais ce fut surtout le philosophe le plus clair, le plus accessible et le plus riche d'idées de notre époque. Exempt de toute amertume, curieux, savant et dénué de toute ambition vulgaire, il était tenu en grande estime par votre ami [Anatole] France. C'est pour moi une douleur qui s'ajoute à l'autre, en attendant que d'autres encore viennent en augmenter le nombre». (Stendhal Club, revue, 15 janvier 1968, p. 155).

Rémy de Gourmont, portrait
Remy de Gourmont

Ces deux disparitions ont fait dire au journal Le Temps, le lendemain des obsèques d'Adolphe Paupe :

«M. Édouard Champion, qui l'a salué au cimetière, nous a appris que ce beyliste illuminé avait souffert de douleurs tout humaines : "Au cours des dernières années, la mort de son ami Remy de Gourmont, qui l'appréciait particulièrement, l'avait bien durement frappé, et plus durement encore la mort glorieuse d'un fils chéri, un grand beau gars au regard clair et dont la timidité était, sous les armes, devenue bravoure". Ainsi, la guerre n'avait même pas épargné la tour d'ivoire où le père Paupe vivait en communion constante avec le dieu de sa curiosité» (10).

Leautaud_1915
Paul Léautaud, en 1915

Paul Léautaud fréquente Adolphe Paupe depuis une dizaine d'années (14). Il a relaté ce moment de deuil du fils et tancé la manière dont Paupe réagissait. Édith Silve, spécialiste de Léautaud, le rappelle :

«La douleur d’Adolphe Paupe à qui on vient de ramener son fils mort lui donne l’occasion de transformer une scène mortuaire en une scène comique. En effet, Paupe qui partageait avec son fils une commune passion pour Stendhal n’a rien trouvé de mieux, pour honorer la mémoire de son fils, que de truffer de notes les pages de garde des volumes qu’ils avaient lus tous deux. Loin de Léautaud l’idée de voir dans ce rite un acte d’amour du père pour son fils ; cette dévotion qui passe par la littérature – et quelle littérature : Stendhal – que Paupe semble plier à tous les usages, revêt à ses yeux un caractère dérisoire et cocasse.

Il est vrai que Paupe a toujours prêté le flanc à la satire de Léautaud à cause de la manière dont il abordait cet auteur en se livrant à d’harassants travaux de copie et de décryptage de lettres de Stendhal, dormant et mangeant avec son auteur jusqu’à en rassoter. Paupe a confondu sa dévotion à Stendhal et le souvenir qu’il doit à son fils pour établir une sorte de rituel auquel il a eu la fâcheuse idée de convier Léautaud. "Le fils de Paupe, note ce dernier dans son journal d’août 1915, qui avait fait la retraite de Charleroi avait, par exemple, reçu deux balles dans son casque. Paupe a répété ce détail dans ses notes de chaque volume : “il avait reçu deux balles dans son casque”. Quand on lit cela trois ou quatre fois de suite comme je l’ai fait tantôt (…), cela prend un petit air comique"» (17).

 

La mort d'Adolphe Paupe

Adolphe Paupe meurt le 20 février 1917 à dix-sept heures trente. Quatre jours après Octave Mirbeau, écrivain influencé par Stendhal en qui il voyait un «grand incompris» et dont il évoquait les «visions profondes».

Octave Mirbeau, 1916
Octave Mirbeau,
mort le 16 février 1917

Le journal Le Temps accorde une nécrologie au stendhalien de Montmartre :

«C'était un religieux : entendez qu'il avait consacré toute sa vie au culte d'un homme ou plutôt d'une œuvre. Il était stendhalien comme on est chartreux ou même spirite. Il était l'exégète savant d'Henri Beyle, en même temps que le conservateur de sa mémoire. Il veillait sur le temple du "Milanese" avec ferveur et jalousie. Et il répandait la parole du maître avec la foi d'un apôtre. Sa vie était humble. (...) il habitait une "bourgeoise" et modeste maison de la rue des Abbesses. Ses journées étaient toutes consacrées à ses devoirs de bureaucrate, mais ses soirées étaient vouées à sa mission littéraire. Il a dressé des monuments à la gloire de son dieu : l'Histoire de l'œuvre, la Vie littéraire, la Correspondance de Stendhal» (10).

André Billy a laissé un portrait d'Adolphe Paupe dans son livre de souvenirs, Le Pont des Saints-Pères (1947) :

«J'avais connu Adolphe Paupe au Censeur où il publiait une Chronique stendhalienne (n6) analogue à celle que Martineau donne encore au Divan. C'était alors un homme d'environ cinquante-cinq ans, à qui sa très mauvaise vue et ses moustaches tombantes donnaient un air extrêmement triste. Il était tout simplement timide et sa timidité s'aggravait, il me semble, de sa dévotion à Stendhal, car il ne vivait que pour lui, dans son souvenir et dans le rayonnement de sa gloire ; le reste ne lui était rien.

Il avait réuni dans son petit appartement de la rue des Abbesses tout ce qu'il avait pu trouver se rapportant de près ou de loin, parfois de très loin, à Stendhal. Il avait présentes à la mémoire toutes les dates de la vie temporelle et de la vie posthume de Stendhal. C'était un homme vraiment extraordinaire, dont la ferveur stendhalienne ne peut être comparée qu'à celle, balzacienne, de notre cher Marcel Bouteron. La mort de son fils, tombé à la guerre, le tua» (18).

Dans sa livraison du 16 mars 1917, le Mercure de France, sous la signature de Paul Léautaud, évoque chaleureusement la personnalité et l'œuvre de celui qui aimait à se reconnaître sous le titre de «bibliothécaire de Stendhal» (voir ci-dessous).

Adolphe Paupe fut inhumé au cimetière de La Chapelle. Édouard Champion prononça un discours.

 

Tombe Stendhal, 31 octobre 2014
tombe de Stendhal, 20 octobre 2014

 

 

Adolphe Paupe, le stendhalien

Adolphe Paupe date son «initiation» comme stendhalien de l'année 1876 (19). Ses principales publications interviennent cependant presque trente ans plus tard, avec l'Histoire des œuvres de Stendhal en 1903.

Adolphe Paupe n'a jamais manifesté la moindre forfanterie à l'égard de son travail. Le 18 janvier 1906, Paul Léautaud le rencontre au siège de la société La Prévoyance pour lui demander de collaborer à un projet de journal. Adolphe Paupe se montre :

«Toujours aussi modeste, répétant qu'il n'est qu'un copiste, qu'un comptable, et qu'il n'a fait que de la comptabilité stendhalienne. "Bélugou (n7) m'a fait du reste le plus beau compliment qu'on puisse me faire, a-t-il ajouté, en me disant qu'il n'y avait rien de moi dans mon livre"» (20).

 

L'archiviste de Stendhal

C'est par cette formule qu'était désigné Adolphe Paupe (21), parfois aussi le «notaire du stendhalisme» (22). L'éditeur Édouard Champion est l'un des contemporains de Paupe qui a témoigné à ce sujet :

«Le Stendhal-Club ! C'est tout là-haut, à Montmartre, au cinquième d'une maison modeste, tout près du cimetière où repose Stendhal. Des fenêtres on peut - presque - surveiller sa tombe. Le maître du logis sait tout de Stendhal, et il sait tout Stendhal. Interrogez-le sur une date, il vous la dira à l'instant même, comme il achèvera de mémoire la phrase de Stendhal que vous aurez commencée.

M. Paupe a réuni tout ce qu'il avait pu trouver d'éditions, d'articles, de numéros de revue concernant l'auteur de La Chartreuse. Il a abonné Stendhal au courrier de la presse et c'est chaque jour, du monde entier, un énorme courrier posthume des plus bigarrés, lettres d'amour et d'injures, billets signés et anonymes. Tous ces articles, il les massacre un peu pour les coller sur des cahiers, les agrémentant de découpures et d'images. Et la reliure est souvent faite de ses propres mains.

Vous que Stendhal passionne, faites ce pèlerinage. Allez 50, rue des Abbesses. Vous verrez un homme enthousiaste, entièrement voué à une mémoire vénérée, sans espoir de profit, sans bruit de gloire, et que nul honneur humain n'est allé trouver» (23).

Édouard Champion, 28 juin 1920
Édouard Champion, 28 juin 1920 (source)

En réalité, les «archives Stendhal» désignaient la collection particulière d'Adolphe Paupe : «...ce dernier possédait dans deux profondes armoires, pompeusement intitulées "Archives du Stendhal-Club", les éditions, les manuscrits de l'auteur du Rouge avec mille curieuses et cocasses reliques» (24). Dans Le promeneur de la Butte Montmartre, l'écrivain Paul Desalmand (1937-2016) note pareillement : «Sa maison du 50 rue des Abbesses devint une sorte de musée Stendhal personnel où s'entassaient gravures, huiles, statues en plâtre ou en bronze, bibelots divers, assiettes décorées de scènes de romans et évidemment des textes et ouvrages divers» (25).

Dans le quotidien de Clemenceau, L'homme libre, le journaliste André Maurel (n8) évoque le Stendhal-Club :

«Il est un lieu pourtant que le Stendhal-Club peut invoquer pour son siège (...). Et c'est tout simplement la haute demeure de la rue des Abbesses, du haut de laquelle M. Adolphe Paupe a réuni les archives du club. Entendez les siennes, celles réunies par lui et qui contiennent des trésors inappréciables puisqu'ils échapperont toujours à l'impôt (...). J'avais appelé autrefois Casimir Stryienski le paléographe particulier de Stendhal. De même a-t-on nommé M. Paupe l'archiviste particulier. (...) M. Paupe ouvre largement sa porte à qui se recommande d'amour stendhalien. J'ai feuilleté les dossiers et compulsé les livres, bien rangés dans l'armoire vitrée, chapelle, saint des saints, touchant et grave à la fois, où un culte fleurit, celui de l'intelligence et de la sensibilité la plus aiguë qui fût jamais peut-être» (26).

 

Histoire œuvres Stendhal, new

Histoire des œuvres de Stendhal

Ami d'Adolphe Paupe, Remy de Gourmont qualifiait d'«excellente» l'Histoire des œuvres de Stendhal (27). Quant à Casimir Stryienski, le «découvreur de Stendhal» à partir des manuscrits de la bibliothèque de Grenoble, il raconte l'origine de cet ouvrage à laquelle il se trouve mêlé personnellement :

«Depuis plusieurs années, j'avais amassé des notes qui devaient me servir à faire une œuvre modeste, mais fort utile - une bibliographie stendhalienne. Le temps me manquait pour réunir et coordonner mes fiches, éparpillées dans mes tiroirs... quand j'eus la bonne fortune d'entrer en relations avec M. Adolphe Paupe ; je lui proposai de se charger du travail et de lui confier tous mes matériaux. M. Paupe se mit en campagne avec tant de zèle que la bibliographie devint bientôt un volume et dépassa de beaucoup les proportions ordinaires, elle se changea bel et bien en une histoire raisonnée des ouvrages de Beyle (...)

M. Paupe a non seulement fait la nomenclature des éditions, il a dressé une liste des articles les plus saillants consacrés à Beyle. Non satisfait de les énumérer sèchement, il a extrait avec impartialité certains passages de ces articles, enregistrant les critiques aussi bien que les éloges, et c'est là que son travail est tout à fait précieux. Quel intérêt n'y a-t-il pas, en effet, de pouvoir comparer l'étude de Jules Janin sur le Rouge et le Noir, au lendemain de l'apparition de ce roman, avec celle de Taine ou celle de Bourget ?» (28).

L'ouvrage comporte vingt-cinq chapitres portant sur les ouvrages de Stendhal proprement dits, et dix-huit autres chapitres thématiques.

Table matières, Histoire des œuvres de Stendhal, Paupe
table des matières de l'Histoire des œuvres de Stendhal, Adolphe Paupe, 1903

Le travail de Paupe a été salué par la critique :

  • «Les beylistes vont être dans la joie : M. Adolphe Paupe vient (...) d'achever une bibliographie très complète des œuvres de l'auteur de la Chartreuse, ainsi que des études et des critiques qui s'y rapportent. C'est là un document d'une valeur incontestable qui fixe dès maintenant certains points de la vie et de l'histoire (si compliquée) des œuvres de Henri Beyle», écrit Jules Bertaut (n9) dans La Revue hebdomadaire (29).

Jules Bertaut, 1913
Jules Bertaut, 1913

  • «M. Casimir Stryienski et M. Adolphe Paupe nous ramènent à Stendhal lui-même, à un Stendhal exact, contrôlé, soigneusement dépouillé des déformations matérielles et des déviations intellectuelles qu'ont dû, plus ou moins, lui faire subir les "trente-six romanciers au milieu desquels la mode l'admet", ou l'admettait. Ainsi nous rendront-ils capables de goûter Stendhal sans danger. (...) M. Adolphe Paupe a voulu joindre à la sécheresse bibliographique l'amusant défilé des opinions. Après l'histoire et la genèse de chaque ouvrage, il nous donne les jugements les plus célèbres qui furent publiés soit à leur apparition naturelle, soit au cours de critiques modernes, soit à l'occasion des découvertes faites à la bibliothèque de Grenoble», note André Thévenin dans La Chronique des livres (30).

En 1942, le critique stendhalien bien connu, Henri Martineau continue de louer la publication d'Adolphe Paupe : «Paupe apportait en outre un livre des plus précieux, son Histoire des œuvres de Stendhal, importante bibliographie commentée qui parut en 1904» (31).

 

La vie littéraire de Stendhal, Adolphe Paupe, 1914

La vie littéraire de Stendhal

En 1914 paraît le dernier ouvrage du beyliste de Montmartre, en appendice aux Œuvres complètes de Stendhal publiées par Édouard Champion. Il en décrit lui-même la portée : «De mon côté, j'offre ici ma glane d'inédits, relatifs aux Œuvres de Stendhal dont ils racontent la genèse et les incidents de publication. J'exprime toute ma gratitude à M. Champion qui a bien voulu ajouter ce petit supplément à sa grande entreprise stendhalienne et à M. Muller qui en a corrigé les épreuves avec un rare dévouement lors de la période où je fus privé de l'usage de mes yeux» (32).

Le critique littéraire à L'Action française, Pierre Lasserre, écrit :

«La Vie littéraire de Stendhal, par le fameux stendhalien, M. Adolphe Paupe, qui sait sur la biographie et les œuvres de Stendhal tout ce qu'il est humainement possible de savoir. Sous cette rubrique, M. Paupe a compris l'historique des livres de son auteur, des notes sur ses relations avec les hommes de lettres de son temps, les opinions exprimées sur lui par les principaux écrivains du XIXe siècle et l'élucidation de petits problèmes pleins de saveur» (33)

La Vie littéraire de Stendhal, Adolphe Paupe, table des matières
table des matières de La Vie littéraire de Stendhal, Adolphe Paupe, 1914

 

Publications

Auteur

Livres

  • Histoire des œuvres de Stendhal, (introduction de Casimir Strienski), 1903 [archive].
  • Stendhal et ses livres, 1910. (repris dans le premier chapitre de La Vie littéraire de Stendhal) [archive]
  • Seize lettres inédites de Prosper Mérimée à Sutton Sharpe, 1910.
  • Vingt-neuf lettres inédites de Prosper Mérimée à Sutton Sharpe, 1911.
  • La Bibliothèque de Stendhal, 1911. (repris dans le chapitre XII de La Vie littéraire de Stendhal) [archive]
  • Stendhal et ses contemporains. Lettres inédites, 1912. (repris dans le chapitre XIII de La Vie littéraire de Stendhal) [archive]
  • La Vie littéraire de Stendhal, éd. Honoré Champion, 1914 [archive].

Articles

  • «Stendhal et ses éditeurs. Documents inédits (I)», Mercure de France, 16 mai 1910, p. 261-273 [archive].

Correspondance

  • «Contribution à l'histoire du stendhalisme. Cinq lettres inédites d'Adolphe Paupe», Stendhal Club, revue, 15 janvier 1968, p. 147-155.

Éditeur scientifique

  • Stendhal. Correspondance, 1800-1842, publiée par Ad. Paupe et P.-A. Chéramy, 3 volumes, 1908.

Stendhal en miroir

Bibliographie

  • Stendhal en miroir. Histoire du stendhalisme en France, 1842-2004, Philippe Berthier, éd. Honoré Champion, 2007.

 

Michel Renard
professeur d'histoire

 

* Je reprends la matière de ma contribution à une encyclopédie en ligne, en l'augmentant (texte et iconographie).

 

Notes

1 - Fait assez rare à l'époque, l'acte signale la profession de l'épouse : «employée de commerce». Il est également noté qu'elle est domiciliée : «de fait, place du Havre, 56 ; et de droit chez son père, rue de la Roquette, 115».
2 - Aujourd'hui, boulevard de la Trémouille.
3 - Douze ans plus tard, ce Victor Bergery est toujours au Petit Bourguignon et assiste au procès du célèbre criminel Joseph Vacher ; son nom est cité par le juge d'instruction qui a laissé un récit-analyse de cette affaire : Vacher, le plus grand criminel des temps modernes, 1932, p. 333 [archive].
4 - Pierre-Joseph Richard ne doit pas être confondu avec le critique littéraire Jean-Pierre Richard (1922-2019).
5 - La Correspondance (1800-1842), publiée par Adolphe Paupe et Paul-Arthur Chéramy, préface de Maurice Barrès, éd. Bosse, 3 volumes, est parue en 1908.
6 - Par exemple, dans Le Censeur politique et littéraire, du 18 mai 1907 : «Le Rouge et Noir chanté par Béranger» ; dans celui du 25 mai 1907 : «Les Mémoires d'un touriste», «Les illustrations du Rouge et Noir», «Le Rouge et Noir et la chansonnette». La période de parution du Censeur politique et littéraire s'étend d'octobre 1906 à mars 1908 ; cf. revues-littéraires.com [archive].
7 - Léon Bélugou (1865-1934), homme de lettres ayant collaboré notamment à La Revue Blanche et au Mercure de France ; stendhalien ; ami de Marcel Proust et d'Edith Wharton ; devenu administrateur de sociétés minières en Indochine après la Première Guerre mondiale.
8 - André Maurel (1863-1943), journaliste et écrivain proche de Maurice Barrès ; cf. Frédéric Da Silva, «Le Supplément littéraire du Figaro "tripoté" par Paul Bonnetain», Médias 19.
9 - Jules Bertaut (1877-1959), historien, essayiste, critique littéraire [archive].

 

Références

1 - Cf. Jacques Fournier, «Alexandre Clausel, peintre et photographe du siècle dernier», académie troyenne d'études cartophiles [archive].
2 -
Archives départementales de l'Aube, recensement numérisé de la ville de Troyes, 1846.
3 -
Archives départementales de l'Aube, état civil numérisé, acte de naissance d'Adolphe Paupe en 1854.
4 -
Archives départementales de l'Aube, recensements numérisés de la ville de Troyes, 1861, 1866, 1872, 1876.
5 -
Archives départementales de l'Aube, recensement numérisé de la ville de Troyes, 1881.
6 -
Archives de Paris, état civil numérisé, acte de mariage d'Adolphe Paupe.
7 -
Archives de Paris, état civil numérisé [archive].
8 -
Fiche matricule d'André Léopold Paupe, classe 1908, archives numérisées de Paris [archive].
9 - 
Cf. acte de naissance de son fils André Léopold, archives départementales de la Côte d'Or, état civil numérisé.
10 - 
Le Temps, 26 février 1917 [archive].
11 -
P.-J. Richard, «Un Stendhalien du XIXe siècle. Adolphe Paupe», Le Cerf-Volant, n° 19, octobre 1957 [archive].
12 -
Cf. Le Moniteur de la Prévoyance, revue mensuelle, décembre 1900, p. 11 [archive].
13 -
Paul Léautaud, Journal littéraire, choix de pages, éd. 1998, Folio, 2013-2018, p. 147.
14 -
Pourquoi pas ?, gazette hebdomadaire, 25 octobre 1935 [archive].
15 -
Paul Léautaud, Correspondance littéraire, choix de pages, éd. 1998, Folio, 2013-2018, p. 150.
16 -
Base des morts pour la France de la Première Guerre mondiale, site Mémoire des hommes.
17 -
Édith Silve, Paul Léautaud et le Mercure de France, 1985, p. 38-39 [archive].
18 -
André Billy, Le Pont des Saints-Pères, 1947.
19 -
Adolphe Paupe, lettre à Casimir Stryienski du 20 mai 1903, dans Histoire des œuvres de Stendhal, 1903, p. 8 [archive].
20 -
Paul Léautaud, Correspondance littéraire, choix de pages, éd. 1998, Folio, 2013-2018, p. 1148.
21 -
L'Homme libre, journal de Clemenceau, 12 mars 1914 [archive].
22 -
Émile Roux-Parassac, «Nécrologie de Paul Guillemin», Bulletin de la Société d'études des Hautes-Alpes, 1928, p. 327 [archive].
23 -
Édouard Champion, note de l'éditeur, Bibliographie stendhalienne par Henri Cordier, membre de l'Institut, Paris, librairie ancienne Honoré Champion, 1914, p. IX-X [archive].
24 -
Chroniques des lettres françaises, Joseph Place directeur, n° 5, septembre-octobre 1923, p. 740 [archive].
25 -
Paul Desalmand, Le promeneur de la Butte Montmartre, 2009, p. 121. Le «promeneur» en question est l'auteur lui-même.
26 -
André Maurel, «Au Stendhal-Club», L'Homme libre, 12 mars 1914 [archive].
27 -
Remy de Gourmont, Promenades littéraires, 1913, p. 105 [archive].
28 -
Casimir Stryienski, introduction à Histoire des œuvres de Stendhal, Adolphe Paupe, 1903, p. 11-12 [archive].
29 -
La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages, février 1904, p. 337 [archive].
30 -
André Thévenin, La Chronique des livres, 10 janvier 1904, p. 101 [archive].
31 -
Henri Martineau, Comœdia, 23 mars 1942 [archive].
32 -
Adolphe Paupe, préface à «La Vie littéraire de Stendhal», Bibliothèque stendhalienne, appendice aux Œuvres complètes, 1914, p. VIII [archive].
33 -
Pierre Lasserre, L'Action française, 14 mars 1914 [archive].

 

 

Annexes

La mort d'Adolphe Paupe, Mercure de France, 16 mars 1917

Une curieuse figure du monde littéraire vient de disparaître avec Adolphe Paupe, mort le 20 février 1917, à l’âge de 63 ans, après quelques mois de maladie. Pittoresque, amusant, bon vivant, bourgeois par ses manières et son existence, esprit libre par ses idées et sa philosophie, savant dans son petit domaine, et, par-dessus tout cela simple et brave homme au possible, il avait acquis une certaine notoriété avec des travaux de bibliographie consacrés à un unique écrivain, pour lui un dieu : Stendhal.

Du jour qu’il l’avait lu pour la première, dans sa jeunesse, en province, il avait été conquis et il avait voué à l’auteur de La Chartreuse un culte qui devait aller grandissant. Depuis, il n’avait fait que le lire et le relire, et s’occuper de son œuvre dans tout ce qui la concerne : textes, dates, variantes, éditions, commentaires, articles et études critiques. Devenu chef de service dans une compagnie d’assurances parisienne, tous les loisirs dont il disposait étaient donnés à son culte.

Aussi peut-on dire qu’il connaissait très bien l’œuvre et la vie même de Stendhal. Il s’était vraiment identifié avec l’une et l’autre. Tout ce qui les concernait le regardait personnellement. Rien ne se publiait à leur sujet sans qu’il le connût et en augmentât sa collection de documents. Pour être plus sûr que rien ne lui échappât – et c’est un détail, entre autres, qui le peindra – il était abonné à l’Argus et aux agences similaires sous le nom même de Stendhal, à sa propre adresse, 50 rue des Abbesses.

Ce zèle, si parfaitement désintéressé, né uniquement d’une admiration littéraire, et qui lui a si justement mérité la sympathie et le respect, n’avait d’abord valu à Adolphe Paupe que des relations dans le monde des stendhaliens. Il fit ensuite de lui un écrivain, sur les conseils de Casimir Stryienski, qui l’engagea à réunir en volume les documents qu’il avait collectionnés. Adolphe Paupe publia alors son premier ouvrage, Histoire des œuvres de Stendhal, important répertoire bibliographique qui rendra peut-être son nom inséparable de celui d’Henri Beyle, à côté des noms de Romain Colomb et de Casimir Stryienski. Cette publication lui vaut de connaître désormais les douceurs, qu’il appréciait fort, de la notoriété. De tous les coins du monde, c’est à lui que s’adressaient des lecteurs de Stendhal en quête d’un renseignement, d’un texte introuvable ou d’un document peu répandu.

À ses visiteurs comme à ses correspondants, le brave homme ne marchandait ni sa peine ni son temps. Dans sa salle à manger de la rue des Abbesses qui lui servait de cabinet de travail, ouvrant ses deux vastes bibliothèques, il mettait à la disposition des premiers ses trésors stendhaliens : éditions originales rarissimes, recueil d’autographes, collections de portraits, répertoires bibliographiques, jusqu’à des assiettes ornées du portrait de Stendhal, heureux de la sorte d’émerveillement qu’il voyait que tout cela causait. Aux seconds, il répondait sans jamais se lasser, usant à cela ses yeux déjà bien fatigués, donnant un renseignement, communiquant un document, se dévouant même, nous l’y avons surpris plus d’une fois, jusqu’à copier, de sa belle écriture de comptable, pour un lecteur lointain, le texte entier de telle nouvelle de Stendhal omise dans les éditions actuelles.

Tout lui était plaisir sans pareil qui touchait, d’une façon ou d’une autre, à l’homme encore si mystérieux que fut le grand ami de Mérimée. À l’entendre en parler, on eût juré qu’il l’avait connu. Même les gens, il prenait opinion d’eux selon qu’ils aimaient ou n’aimaient pas Stendhal. Avait-il, depuis le grand jour de son coup de foudre, écrit une lettre, sans que ce nom s’y trouvât ? Bien sûrement nom. Stendhal en tout, Stendhal partout, Stendhal toujours. Il en riait d’ailleurs lui-même, de cette passion qui l’absorbait. «Je dine de Stendhal et je soupe de Beyle», disait-il, parodiant un vers célèbre.

Un beau jour pour lui fut celui où Casimir Stryienski publia Les soirées du Stendhal-Club, club idéal, sans jamais aucune réunion, composé de tous ceux, épars dans le monde, qui ont trouvé dans Beyle un excitateur d’esprit. Le Stendhal-Club ! Et dans la préface de ce volume, écrite par M. Léon Bélugou, il se voyait nommé, révélé, consacré ! Il eut alors la révélation du titre qui lui convenait : Bibliothécaire du Stendhal-Club, et désormais ce titre suivit son nom sur ces cartes de visite.

Les traits sont nombreux qui peindraient au complet l’original, dans le meilleur sens du mot, que fuit Adolphe Paupe. Nous lui avions promis d’écrire un jour un portait de lui. Il l’aurait lu dans cette revue, dont il était le collaborateur et où il comptait des amis. Heureux comme un enfant à cette seule promesse, il avait tenu à compléter, par nombre de petits détails sur sa personne et sur sa vie, nos impressions personnelles. Une notice nécrologique vient aujourd’hui avant ce portrait. Nous ne renonçons pas néanmoins à l’écrire, quand la place pourra être rendue aux choses de la littérature. Le dévouement d’Adolphe Paupe à la mémoire d’un grand écrivain mérite bien ce petit hommage. Il nous manquera seulement la joie exubérante qu’il en eût montrée.

En plus de son Histoire des œuvres de Stendhal, Adolphe Paupe a publié, en collaboration avec l’ex-avoué Chéramy, une édition complète (à l’époque) de la Correspondance de Stendhal, et dans l’édition des Œuvres complètes de Stendhal, entreprise par M. Édouard Champion, un volume : La Vie littéraire de Stendhal, composé de différents articles et documents beylistes. Il a en outre collaboré au Mercure de France, au Censeur, à l’Ermitage et à Paris-Journal.

La perte d’un de ses fils, André Paupe, soldat au 22e dragons, mort à Tours, en mars 1915, des suites d’une opération consécutive à une blessure reçue dans les premiers combats de la guerre, avait attristé les derniers mois d’Adolphe Paupe et on assure qu’elle a contribué à avancer sa fin. Néanmoins, quand on considère sa vie, avec la passion qui l’a remplie, les petites satisfactions qui lui ont été données et qui avaient pour lui du prix, on est porté à dire qu’il a été, dans sa petite sphère, un homme heureux.

Les obsèques d’Adolphe Paupe ont été célébrées le 23 février. L’inhumation a eu lieu au cimetière de La Chapelle. Dans l’assistance, comme stendhaliens, MM. Léon Bélugou et Lucien Pinvert. M. Édouard Champion, au nom et comme président du Comité Stendhal, a prononcé sur la tombe un discours dans lequel il a rappelé, en termes justes, l’homme simple et bon, le stendhalien fervent le bibliothécaire modèle que fut Adolphe Paupe.

P. L. [Paul Léautaud]
source

 

Acte de décès d'Adolphe Paupe

acte décès Adolphe Paupe
acte de décès d'Adolphe Paupe, 20 février 1917

 

 

«Au Stendhal-Club», André Maurel, 12 mars 1914

Au Stendhal-Club, L'Homme libre, 12 mars 1914
L'Homme libre, André Maurel,
12 mars 1914

 

 

tombe Stendhal, cimetière Montmartre, 20 oct 2014
tombe de Stendhal (1964), cimetière de Montmartre, 20 octobre 2014

 

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vendredi 29 mars 2019

les séquences chronologiques impliquées dans les textes autobiographiques de Stendhal

Stendhal, portraits

 

 

les séquences chronologiques

impliquées dans les textes autobiographiques

de Stendhal

 

 

textes autobios NEW
périodes chronologiques et dates d'écriture des textes autobiographiques stendhaliens

 

Récits de vie ou récits d'événements, Stendhal est l'auteur de quatre œuvres de caractère autobiographique :

  • La Vie de Henry Brulard (1835) retient la séquence chronologique s'étendant de 1783 à 1800.
  • Souvenirs d'égotisme (1832) couvre la séquence chronologique qui va de 1821 à 1830.
  • Le Journal (1801-1823) concerne la séquence chronologique des années 1801 à 1823.
  • Les Mémoires d'un touriste traite de la séquence chronologique de l'année 1837.

 Seule la dernière œuvre est parue de son vivant. Les autres ont toutes été publiées, dans une première composition, par Casimir Stryiensky entre 1888 et 1893.

Michel Renard
professeur d'histoire

 

 

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dimanche 24 mars 2019

Casimir Stryienski, découvreur de Stendhal

Stryienski, portrait, buste

 

Casimir Stryienski (1853-1912),

découvreur de Stendhal *

 

Casimir Stryjeński (graphie polonaise), né le 16 janvier 1853 à Carouge dans le canton de Genève et mort le 3 août 1912 à Patornay (Jura), est un professeur et homme de lettres franco-polonais (1).

En France, il est connu sous l'orthographe patronymique de Stryienski.

Sa notoriété est liée à la publication de nombreux posthumes de Stendhal qu'il réalisa entre 1888 et 1893, à ses travaux sur le règne de Louis XV et à ses écrits ou éditions sur la Pologne.

_______________________

sommaire

Biographie
  1 - Famille
  2 - Formation
  3 - Activité professionnelle
  4 - Casimir Stryienski en photo
  5 - Casimir Stryienski, châtelain à Foissy-sur-Vanne
  6 - Mort

Le découvreur de Stendhal
  1 - Découverte des manuscrits de Stendhal
  2 - Publication des inédits
  3 - La méthode de Stryienski

Les filles de Louis XV

Casimir Stryienski et la Pologne
  1 - Cracovie
  2 - Le poète Mickiewicz
  3 - La comtesse Potocka

Casimir Stryienski, l'art et la peinture
  1 - Charles Landelle
  2 - Les collections ducales de Parme

Publications
  Auteur
  Éditeur scientifique
  Traducteur

Bibliographie
Notes
Références
Famille Stryienski : pièces supplémentaires

_______________________

 

Biographie

Famille

Casimir est le fils d'Alexandre Stryjeński, ingénieur polonais et participant actif à la révolution de 1830 à Varsovie, et de Pauline de Lestocq, d'origine française. Il est le frère de l'architecte Tadeusz Stryjeński. La fratrie comptait six enfants (n1).

Son père s'était installé en Suisse en 1833. Il s'est marié en 1839 et, à partir de 1846, réside à Carouge où est né Casimir Stryienski.

Avant 1880, Casimir Stryienski a déjà francisé son nom : Stryjeński perdant son "n" accentué et transformant le "j" en "y".

Il se marie le 13 janvier 1880, à Paris (7e arr.), avec Caroline Anne Marie Januszkiewicz (1858-1942), de nationalité russe (2). Tous les deux obtiennent la naturalisation française par le décret du 16 mars 1885 (3).

Ils ont eu deux fils, dont l'un est mort prématurément en octobre 1910, et une fille :

  • Alexandre : 1880-1954,
  • Ladislas : 1885-1910,
  • Marie-Anne : 1894-1972.

Casimir Stryienski avait une sœur prénommée Léocadie (1840-1902) dont il dit, dans une note du texte des Mémoires de la comtesse Potocka, qu'elle fut dame de compagnie de cette comtesse de 1862 à 1867 (4). Il lui a consacrée une brochure, non commercialisée : Ma sœur Léocadie (1903) (n 2).

 

Carouge (Suisse), la place du Temple, vers 1900
Carouge, Suisse, vers 1900

 

le mariage de Casimir Stryienski

acte mariage Stryienski (1)

acte mariage Stryienski (2)
acte de mariage de Casimir Stryienski et Caroline Marie Anne Januszkiewicz

 

la naturalisation de Casimir Stryienski

naturalisation Stryienski
extrait du registre de naturalisation

 

Formation

À Paris, Casimir Stryienski a fréquenté l'École polonaise des Batignolles (5), qu'il a quittée en 1869 (6). Cette école avait été fondée en 1842 puis s'était installée dans le quartier des Batignolles, au 15 rue Lamandé, en 1844.

Il est, un moment, élève d'une grammar school (7) à Londres. Après une période d'autodidactie, il suit les cours de la faculté des lettres de l'université de la Sorbonne (8).

 

cour École polonaise
cour de l'École polonaise à Paris

 

Stryienski, portrait, dessin, 1883
Casimir Stryienski, 1883

 

Activité professionnelle

Il a été professeur agrégé d'anglais au lycée de Versailles en 1880, puis professeur au lycée de garçons de Grenoble (8) et à la faculté des lettres de cette ville (9). En 1890, sur sa demande, il est nommé à Paris (10).

Après plusieurs années comme professeur au lycée Montaigne, Casimir Stryienski termine sa carrière professionnelle en tant que professeur honoraire au lycée Saint-Louis de Paris (11) (12) (n 3).

Installé à Grenoble, Casimir Stryienski peut accéder régulièrement à la considérable collection des papiers de Stendhal conservés à la bibliothèque municipale : «M. Stryienski habite Grenoble, ou plutôt dans Grenoble il habite la bibliothèque et dans la bibliothèque le fonds Beyle» écrit bonnement Paul Bourget en 1890 (13).

Grenoble, intérieur bibliothèque, vers 1905
Bibliothèque de Grenoble

Selon Victor Del Litto, son départ de Grenoble fait suite aux premières publications posthumes de Stendhal :

  • «La presse parisienne réserva un accueil chaleureux à ces révélations qui apportaient des preuves tangibles de l'originalité d'un auteur dont on parlait de temps à autre, mais sur lequel on ne savait pas grand-chose. Il n'en fut pas de même à Grenoble où le bruit fait autour de Beyle-Stendhal, comme on disait, parut à la fois choquant et inopportun à cause du mauvais souvenir que l'écrivain avait laissé de lui. La réprobation à l'égard de ce découvreur venu de l'extérieur s'accentua lorsque, en 1890, celui-ci publia un texte considéré d'emblée comme infamant, la Vie de Henry Brulard, tant et si bien que ce stendhalien se sentant de trop demanda et obtint sa mutation à Paris» (11).

En 1937, un chroniqueur au Figaro, Gérard Bauër (1888-1967) qui signait Guermantes, a livré un témoignage rétrospectif,  mi-plaisant mi-sarcastique, sur l’attitude de Casimir Stryienski pendant ses cours au lycée Montaigne :

  • «Mon professeur, rue Auguste-Comte (n 4), n’était pas borgne, mais il était stendhalien, ce qui était peut-être pire sous le rapport de l’anglais. Il se nommait Casimir Stryienski ; il était un homme aimable, cultivé ; mais il avait eu l’imprudence de rencontrer Stendhal, c’est-à-dire de mettre la main, en compagnie de Jean de Mitty, sur des inédits de la bibliothèque de Grenoble. Et il passait son temps à déchiffrer le cher Henri Beyle. Je ne voudrais pas faire à M. Martineau, dernière victime de Stendhal – et victime d’un dévouement sublime – nulle peine, même légère, mais Stendhal n’avait pas précisément une bonne écriture.
    Casimir Stryienski passait toutes ses classes penché sur Lamiel et Henri Brulard et ne prêtait qu’une attention négligente à nos progrès. Pour que nous lui laissions la paix, il nous avait appris une petite chanson : "Twinkle, Twinkle, little star" qu’il nous faisait chanter constamment, qu’il nous fit même chanter plusieurs années de suite. Il avançait lentement, pendant que nous chantions, dans la connaissance d’un Stendhal inconnu ; et nous, plus lentement encore que lui, dans la connaissance de l’anglais.
    Cette marche à l’étoile chantée de saison en saison, a fort retardé des connaissances qui n’ont pas besoin d’être aussi célestes et exigent simplement d’être pratiques : je m’en suis bien aperçu la première fois que j’ai été à Londres. La "petite étoile" de la chanson était d’un faible recours» (14).

corps professoral, lycée Montaigne, 1897-1898
le corps professoral du lycée Montaigne, en 1897-1898

 

 

Casimir Stryienski en photo

 

lycée Montaigne, professeurs, 1897-1898, légendé
identification de Casimir Stryienski sur une photo de 1897-1898

Casimir Stryierniski a très certainement été nommé au lycée Montaigne tout de suite après son départ de Grenoble en 1890 car il s'y trouve en 1893 lorsqu'il est promu officier d'académie (J.O. du 16 juillet 1893).

Nous savons, notamment par le témoigne de Gérard Bauër (Guermantes, dans Le Figaro) qu'il était professeur à Montaigne à la fin des années 1890 puisque cet auteur évoque ses premières années d'anglais dans cet établissement ; comme il est né en 1888, il a dû entrer en classe de 6e en 1898 ou 1899.

Par ailleurs un article du quotidien Le Temps (26 novembre 1898) annonce une conférence donnée à la Sorbonne par Stryienski, «professeur au lycée Montaigne» pour le 30 novembre.

Il est donc certain qu'en 1897-1898 Casimir Stryinski est en poste à Montaigne, au moment où les professeurs se livrent à l'œil du photographe. On le reconnaît sur le rang du haut, 3e en partant de la gauche. En 1903, il était encore à Montaigne. Et en 1909, il est déjà au lycée Saint-Louis.

* le proviseur, à cette date, est Édouard Kortz, connu pour ses prises de position lors de la contestation des «répétiteurs» dans les lycées.

 

Stryienski, trois portraits, new
trois portraits de Casimir Stryienski

 

Casimir Stryienski, châtelain à Foissy-sur-Vanne

Parisien depuis sa jeunesse studieuse, Casimir Stryienski a connu le séjour grenoblois, source de ses découvertes stendhaliennes, avant de retrouver la capitale. On sait qu'il a vécu dans le 8e arrondissement, puis rue de Vaugirard, puis rue Soufflot dans le 5e. Dans les dernières années de sa vie - qu'il ne savait pas être telles - il est devenu châtelain dans l'Yonne par l'acquisition de l'ancienne demeure du cardinal de Bérulle à Foissy-sur-Vanne. Plusieurs documents en attestent : lettres localisées, nouvelle préface à la Vie de Henry Brulard datée d'avril 1912 à Foissy, papiers de notaire, liste des adhésions au congrès millénaire de Cluny (Annales de l'académie de Mâcon) recensement de Foissy-sur-Vanne en 1911.

 

Fossy-sur-Vanne, château
château de Foissy-sur-Vanne, côté intérieur

 

château de Foissy, personnages
château de Foissy-sur-Vanne : peut-être le jardinier, la concierge et la cuisinière...

 

extrait recensement 1911, Foissy-sur-Vanne

Le recensement de l'année 1911 pour la commune de Foissy-sur-Vanne (Yonne) révèle le nom et la fonction (jardinier et concierge) des deux personnes occupées à l'entretien du château en temps ordinaire. Le nom de Stryienski ne figure pas parmi les habitants de cette commune car sa résidence n'y est pas continuelle. Et il n'est pas mentionné dans les recensements de 1901 et 1906. Peut-être a-t-il acheté ce châtau entre 1907 et 1910 ?

 

Fossy-sur-Vanne, château, côté rue
château de Foissy-sur-Vanne, côté rue

 

chateau-foissy
château de Foissy-sur Vanne, côté intérieur (photo P. Rocopla, source)

 

Mort

À l'âge de cinquante-sept ans, Casimir Stryienski eut la douleur de perdre son fils (15), Ladislas-Adrien-Casimir Stryienski, mort le 8 octobre 1910 dans sa vingt-sixième année : il était licencié ès-lettres et ancien élève de l'École des Chartes (16).

Casimir Stryienski est mort peu après, des suites d'un accident automobile, survenu le 26 juillet 1912, aux environs de Dôle dans le Jura (17). Les circonstances de ce drame ont été rapportées par une figure des études stendhaliennes, Adolphe Paupe (18) :

«Au mois de juillet dernier, M. Stryienski était, au château de Masse, l’hôte de l’éditeur parisien bien connu, M. Charles Massin, maire de La Chapelle-Saint-Sauveur (Saône-et-Loire), et le 26, une excursion en automobile avait été projetée, pour toute la journée, dans les montagnes du Jura que M. Stryienski admirait beaucoup. Six personnes avaient pris place dans l’auto découverte de M. Massin. Ce dernier tenait le volant, ayant à sa gauche M. Stryienski, et derrière lui Mmes Sryienska et Massin ainsi que leurs filles.

À cinq heures du soir, les touristes rentraient, et l’auto suivait, à une allure modérée, la route sinueuse de Clairvaux à Pont-de-Poitte qui, du haut du Jura, descend à l’Ain, lorsque, à un tournant très brusque, M. Massin aperçut à quelques mètres une grosse automobile doublant un char de foin et barrant ainsi complètement la route. Cette automobile était conduite par M. Maurice Sauvin, maire de Patornay, qui, au lieu de reprendre sa droite, crut plus prudent de bloquer ses freins et de rester à gauche. Voyant le danger, M. Massin bloqua également ses freins, mais la collision était inévitable.

Le choc se produisit, mais pas excessivement violent. Ni les personnes qui occupaient l’autre voiture ni Mmes Stryienska, sa fille et M. Massin ne furent blessés. Mme Massin et sa fille n’eurent que des égratignures ; seul, M. Stryienski prit peur ; il se leva comme s’il voulait sauter et le choc le projeta brutalement à terre.

On le releva râlant ; il fut immédiatement transporté dans un hôtel du village voisin, où il fut entouré des meilleurs soins. Il ne portait aucune blessure apparente, mais était frappé d’une congestion cérébrale que son tempérament sanguin rendait particulièrement dangereuse et dans laquelle la frayeur eut sans doute une forte part. Son cœur était en outre en mauvais état, et dès le premier moment les médecins ne cachèrent pas leur inquiétude. En effet, huit jours après l’accident, le 3 août, M. Stryienski succombait sans avoir repris connaissance.

Il y eut, comme on le voit, tout un concours de circonstances pour dramatiser ainsi un accident qui devait se réduire à fort peu de choses, et duquel, avec un peu de sang froid, M. Stryienski se fût retiré sain et sauf» (19).

 

la mort de Casimir Stryienski

 

article Petit Journal, 3 août 1912
Le Petit Journal, 3 août 1912

 

promenade automobile dans le Jura, avant 1914
promenade automobile dans le Jura, avant 1914

 

Patornay
Casimir Stryienski est mort à Patornay

 

 

Le découvreur de Stendhal

Stryienski est un spécialiste reconnu de Stendhal. Il fut le premier à déchiffrer quelques-uns des manuscrits stendhaliens de Grenoble.

Découverte des manuscrits de Stendhal

L'exploration des manuscrits stendhaliens par Stryienski est racontée par Victor Del Litto :

  • «Nommé professeur d'anglais au lycée de garçons de Grenoble, il eut la louable curiosité d'explorer les ressources de la Bibliothèque municipale de Grenoble, étant à la recherche de matériaux en vue de préparer un ouvrage d'histoire. Le sort en décida autrement. Grâce aux informations fournies par le meilleur mentor qu'il eût pu souhaiter, le bibliothécaire Édouard Maignien, il apprit l'existence des manuscrits de Stendhal.
    Autorisé à les feuilleter, il ne tarda pas à se rendre compte de leur intérêt. Les fragments qu'il déchiffra par ci par là le frappèrent à tel point que, après ce premier survol, il se livra à une lecture plus attentive, suivie du déchiffrement, de la transcription et, enfin, de la publication du Journal et de Lamiel, en 1889» (20).

manuscrit Stendhal et transcriptionmanuscrit et transcription (MSH-Alpes)

Publication des inédits

On lui doit notamment la publication du Journal, de Lamiel, de la Vie de Henry Brulard et des Souvenirs d'égotisme. Il est à l'initiative du Stendhal Club, né en 1904 (21). Adolphe Paupe écrit :

  • «Ce fut une révélation, comme un coup de lumière projeté sur Henri Beyle et son œuvre, et M. Stryienski recueillit, du jour au lendemain, les témoignages d'une reconnaissance dont les fanatiques du Maître ne lui ménagèrent pas l'expression. Les plus éminents d'entre eux, MM. Barrès, Bélugou, Paul Bourget, lui consacrèrent d'élogieux articles, en lui décernant le titre d'Archiviste de la Famille Beylique. Désormais le nom de M. Stryienski était étroitement lié à celui de Stendhal.
    Je puis dire qu'à cette époque, j'avais pour M. Stryienski - que je devais connaître quinze ans plus tard - une vénération attendrie et passionnée : son labeur acharné sur des manuscrits intéressants, mais d'une écriture effroyable, la modestie de ses préfaces, sa philosophie souriante devant des détractions impuissantes à ralentir son zèle, tout cela le rendait cher à mes yeux.
    L'année 1892 mit le sceau à sa renommée, par la célébration du Cinquantenaire de Stendhal, au cimetière Montmartre, dont il prit l'initiative de concert avec M. Cheramy. Ce fut une belle journée dans sa vie, mais la plus belle fut, sans doute, celle où M. Auguste Cordier, l'un des rares contemporains survivants d'Henri Beyle, lui apporta toute sa collection de livres, manuscrits et autographes de Stendhal, qu'il avait héritée de Romain Colomb, et que, pour plus de sûreté, il léguait, avant sa mort, au plus méritant des stendhaliens. Ce don inestimable permit à M. Stryienski de continuer ses publications d'inédits, et c'est ainsi qu'il nous gratifia des Soirées du Stendhal Club (1904 et 1908), avec la précieuse collaboration de M. Paul Arbelet» (18).

En 1892, le critique littéraire Édouard Rod notait à propos des «fanatiques» de Stendhal : «M. Casimir Stryienski a consacré déjà plusieurs années à déchiffrer ses indéchiffrables manuscrits de Grenoble, à les classer et à les publier» (22).

 

La méthode de Stryienski

L'importance matérielle des manuscrits de Stendhal, qui comptaient 67 volumes et des liasses, en 1889 à la bibliothèque de Grenoble (23), et les difficultés de lecture de la graphie stendhalienne, sont à la source de redoutables défis de transcription et de choix éditoriaux. La méthode de restitution adoptée par Casimir Stryienski est diversement appréciée.

André Monglond (1888-1969), professeur à la faculté des lettres de Grenoble, se montrait assez critique en 1914 au sujet de l'édition de la Vie de Henry Brulard :

  • «Stryienski, croyant sans doute obéir aux intentions de Stendhal, qui recommande maintes fois à son éditeur d'abréger ses bavardages, Stryienski avait beaucoup rogné, mais sans nous en avertir. Le principe de ces coupures paraît d'ailleurs bien incertain, et trop souvent arbitraire. Sans doute Stryienski supprime des redites et des longueurs, mais parfois aussi des passages d'un intérêt essentiel. Il semble que, en avançant dans le fourré inextricable du manuscrit, il se soit fatigué à mesure. Les premiers chapitres sont à peu près complets, les derniers pleins de coupes sombres» (24).

Le philosophe Henri Delacroix écrit, après la parution du tome 1 du Journal de Stendhal dans l'édition de Henry Debraye en 1923 :

  • «On sait de quelle manière Stryienski avait tronqué le Journal ; sans compter qu’il avait extrait de l’œuvre en préparation et jamais achevée que Stendhal avait appelée "Filosophia nova" tout ce qui pouvait sans trop d’invraisemblance rentrer dans le Journal ; de sorte que dans sa publication il y avait à la fois trop et trop peu. La présente remet tout en place. (…) On s’aperçoit avec stupeur que Stryienski avait laissé de côté certains passages fondamentaux pour la formation des idées essentielles de Stendhal. Par exemple, nous lisons pour la première fois (p. 224) une théorie de l’amour qui a bien son intérêt» (25).

Béatrice Didier, grande spécialiste de l'autobiographie stendhalienne, note à propos du texte de la Vie de Henry Brulard :

  • «On aurait aimé que le déchiffrement de Stryienski soit meilleur, plus exhaustif, mais comme le dit fort justement Victor Del Litto, il a droit à toute notre indulgence, car il fut le premier. (...) la fidélité de Stryienski au manuscrit a des limites que tous les stendhaliens connaissent et déplorent. (...) Mais ce qui est plus regrettable chez Stryienski, c'est cette idée - d'ailleurs fréquente surtout au XIXe siècle - que l'éditeur a le droit de sauter des passages, en particulier lorsqu'il s'agit d'écrits intimes» (26).

Vie de Henry Brulard, édition Stryienski, 1890
Vie de Henri Brulard, édition Stryienski, 1890

 

 

Les filles de Louis XV

Concerné par l'origine polonaise de l'épouse du roi Louis XV, Casimir Stryienski est l'auteur d'une étude historique parue en 1910 : Mesdames, filles de Louis XV. René Girard, dans la Revue d'histoire moderne et contemporaine en a rendu compte dès sa parution :

  • «Si l’on excepte la duchesse de Parme, Louise-Élisabeth et Mme Adélaïde, qui joua pendant un temps un semblant de rôle politique, l’histoire des filles de Louis XV et Marie Leszczynska est faite toute d’effacement. Madame Henriette, jumelle de la duchesse de Parme, mourut à vingt-cinq ans. Madame Louise fut carmélite. Quant à Mesdames Victoire et Sophie, leur vie est si étroitement confondue avec celle de leur sœur Adélaïde que les historiens, curieux de les différencier, éprouvent quelque peine à dégager leur personnalité.
    Toutes trois n’apparaissent guère d’ailleurs sur le devant de la scène politique qu’au moment de l’avènement de Louis XVI, pour rentrer presqu’aussitôt dans l’ombre. Le règne de Mesdames, si tant est qu’elles régnèrent jamais, fut court. Elles vieillirent ensuite dans l’isolement, et se seraient sans doute éteintes sans éclat si la Révolution n’était venue soudain bouleverser leur existence et, en les précipitant dans l’exil, leur donner vis-à-vis de l’histoire, la triste chance de finir d’une façon presque tragique (n 5).
    On lira avec intérêt dans le livre de M. Stryienski, qui a su compléter ce que nous savions déjà par un certain nombre de documents nouveaux, le récit de la fuite des deux princesses, qui fut comme une sorte de première édition de Varennes et faillit se terminer de la même façon. C’est ensuite la vie d’exil, le séjour à Rome auprès de Bernis, la fuite éperdue de nouveau, à l’approche des armées françaises victorieuses, Madame Victoire succombant, Madame Adélaïde la suivant bientôt. (…)
    Si obscure qu’ait été en somme l’existence de ces princesses, elle ne les a pas empêchées cependant de trouver, à diverses reprises, des biographes, séduits apparemment par l’opposition qu’on ne peut s’empêcher d’établir entre leur rang, les espérances qu’il semblait leur ouvrir, et ce que fut en réalité leur vie. L’étude qu’en a donnée M. Stryienski paraît bien avoir épuisé ce que cette vie offre d’intéressant. (…)
    L’histoire politique, sans doute, peut, sans grand inconvénient, les ignorer. L’histoire de la Cour et de la famille royale leur doit une place. Dans le détail de leur vie on apprend indirectement à mieux connaître la figure restée malgré tout encore énigmatique de Louis XV, mélange à leur égard d’indifférence et de réelle affection» (27).

 

filles Louis XV

 

 

Casimir Stryienski et la Pologne

Par son origine, son éducation familiale et scolaire, Casimir Stryienski a manifesté tout sa vie un tropisme pour la culture polonaise. Dans la nécrologie qu'il lui consacre, Adolphe Paupe a livré un extrait de lettre reçue de Stryienski le 19 décembre 1905 :

  • «... Mon fils (second) s'appelle Ladislas. Nous avons conservé les noms polonais dans notre famille, et c'est ainsi que s'appelait mon frère aîné, mort en Sibérie, victime de la tyrannie russe» (18).

Cracovie

Il a consacré plusieurs ouvrages ou articles à la Pologne.

En 1893-1894, paraît Une capitale d'autrefois, Cracovie. Le 8 mars 1894, Le Journal, dirigé par Fernand Xau, écrit :

  • «Il ne faudrait pas croire cependant que tout son temps M. Stryienski le passe à compulser les papiers de Stendhal conservés à la Bibliothèque de Grenoble. je veux pour preuve des loisirs que laisse à M. Stryienski sa dévotion, la petite plaquette sur Cracovie (...). Elle a sa place à côté des villes mortes de Belgique et de Hollande, que M. Rodenbac a pareillement embaumées. En quelques pages, le voyageur attentif aux tableaux conducteurs et aux vieilles architectures chuchoteuses, évoque la capitale d'autrefois, la ville somptueuse des églises et fait surgir en fantômes l'histoire de la Pologne, des tombeaux de Casimir le Grand, de Jagellon, d'Étienne Batory, de Sobieski, de Kosciusko, de Poniatowski, d'Adam Mickiewicz (28).

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Cracovie, le château des rois de Pologne

Le poète Mickiewicz

Dans la Revue blanche, de juillet 1894, Casimir Stryienski signe une étude importante : «Le mysticisme de Mickiewicz. Napoléon et le messianisme» :

  • «On se souvint vaguement d'avoir entendu parler de ce poète polonais, de ses conférences sur la littérature slave, de ses idées messianiques. On se rappela qu'il avait excité l'enthousiasme des foules à un tel point que ses cours avaient été interdits, comme ceux de ses collègues : Michelet et Quinet (...) (n 6). Des poètes comme Musset et Victor Hugo avaient chanté et défendu la Pologne, Béranger l'avait popularisée.
    Et surtout il y avait dans l'air un souffle de rénovation universelle ; Michelet et Quinet attaquaient l'ultramontanisme et le jésuitisme, les Saint-Simoniens réorganisaient la société, le fouriérisme se formulait, aux États-Unis, Emerson parlait aux hommes de leurs nouveaux devoirs.
    La voix de Mickeiwicz s'unissait harmonieusement à toutes ces voix ; en poète chrétien il prêchait une régénération morale et, qu'il l'eût voulu ou non, il faisait, du même coup, leurs procès aux Doctrinaires, il renversait le monde scolastique, il dénonçait le Saint-Siège, il développait toute une théorie fondée sur l'intuition mystique, sur les signes occultes, il mettait au front du grand Empereur (n 7) l'auréole du martyr, il désignait à mots couverts celui qui était appelé à être le Verbe de l'école messianique ; tout cela un peu confusément pour nous qui le lisons, mais sans nul doute avec toute la chaleur, toute l'émotion, tout le génie même des plus grands prédicateurs» (29).

Mickiewicz, peinture
Adam Mickiewicz, musée de Varsovie

La comtesse Potocka

En 1897, Casimir Stryienski publie les Mémoires de la comtesse Potocka, écrits en langue française et qui portent sur la période 1794-1820 de la vie d'Anna Tyszkiewicz, petite-nièce du dernier roi de Pologne, dont le patronyme Potocka est dû à son premier mariage. Il écrit dans son introduction :

  • «Elle nous apparaît jeune fille sémillante, rieuse et enjouée comme dans le portrait de Zator (n 8) ; jeune mariée un peu incomprise, mais heureuse de vivre en un temps qui ressemble à une épopée, ravie d'avoir un rôle à jouer à la cour napoléonienne, fière d'être Polonaise et de récolter sur son chemin les hommages qu'on ne ménageait pas aux femmes enthousiastes, chevaleresques et exquises de cette admirable génération ; jeune mère adorant ses enfants et écrivant pour eux de livre rempli de son amour maternel (...). La lecture de ce livre prouvera qu'Anna Tyszkiewicz voyait dans ce monde autre chose que les plaisirs et les futilités, la moquerie ou le sarcasme» (30).

«Plusieurs grands passions dominent la longue existence de la comtesse. D'abord le patriotisme qui se traduit par un amour ardent de la Pologne (...) Ce patriotisme de la comtesse se confond avec l'admiration que lui inspire l'Empereur, sur lequel on fondait tant d'espérances. Dans presque tous les chapitres de ces Mémoires éclate et brille la gloire de Napoléon (...). Ce culte enthousiaste ne se démentit jamais, encore que l'Empereur n'ait pas fait ce qu'on attendait de lui en 1807, lors de son séjour à Varsovie ; on se flattait qu'il rendrait à la Pologne son indépendance et que, tout en se servant de ses fidèles et courageux Polonais, si braves, si admirables à Somo-Sierra et à Leipsick, il n'oublierait pas tout ce qu'il leur devait. Mais le triomphe impérial ne dura pas assez longtemps, et les plus fervents patriotes n'eurent pas le courage de reprocher à l'exilé de Sainte-Hélène de n'avoir pas tenu ses promesses» (31).

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Comtesse Potocka

Casimir Stryienski livre son propre témoignage :

  • «Quand je vis, en 1863, la comtesse Potocka - alors comtesse Wonsowicz - ravagée par l'âge, étendue sur une chaise longue de damas bleu clair, dans son salon de la rue d'Astorg, où se réunirent tant de gens célèbres de la société du Second Empire, je fus frappé de l'éclat de ses yeux, qui avaient gardé quelque chose de leur jeunesse. En terminant ce travail, je les revois si beaux, si expressifs, et je comprends pourquoi il y a tant de charme et tant de vie dans certaines pages de ce manuscrit jauni par le temps que de pieuses mains m'ont confié» (32).

De la comtesse Potocka, Casimir Stryienski a également publié le Voyage d'Italie (1826-1827) en 1899 :

  • «En 1899, Casimir Stryienski, l’éditeur parisien du récit de voyage de la comtesse Anna Potocka-Wąsowicz, insiste sur la valeur de cet "itinéraire" : le texte d’Anna Potocka-Wąsowicz n’est pas seulement un Voyage d’Italie de l’époque romantique, mais aussi un livre qui montre la profondeur des liens entre la Pologne et l’héritage européen, incarné par la culture, la littérature et l’art italiens.
    Dans le contexte des autres voyages littéraires du XIXe siècle, le Voyage d’Italie de la comtesse Potocka-Wąsowicz est l’illustration polonaise d’un genre narratif international. Écrit et publié en français, ce Voyage est aussi intéressant en tant qu’œuvre destinée à un vaste milieu de lecteurs appartenant à différentes nations, savants, passionnés par l’Italie et demandeurs de récits bien écrits» (33).

Mémoires de la comtesse Potocka, 1897
Mémoires de la comtesse Potocka, 1897

 

 

 

Casimir Stryienski, l'art et la peinture

Charles Landelle

En 1911, est publiée la monographie que Casimir Stryienski a consacrée au peintre Charles Landelle (1821-1908). Landelle avait épousé Alice Letronne dont la sœur, Maria Letronne était la mère de Caroline Januszkiewicz, elle-même épouse de Casimir Stryienski. Ce dernier était donc le neveu (34) par alliance du célèbre artiste qui le qualifiait d’«ami» et qu’il désigna comme légataire universel (35).

Charles Landelle, autoportrait
Charles Landelle, autoportrait

Le livre Une carrière d’artiste au dix-neuvième siècle, Charles Landelle (1821-1908), témoignait d’un attachement dû à l’intimité familiale qui liait Stryienski et le peintre, mais révélait nombre des facettes de ce dernier. La Revue hebdomadaire signale immédiatement son intérêt :

  • «L’illustration comprend trente phototypies, dont six en couleurs : un portrait inconnu de Théophile Gautier, deux caricatures inédites d’Alfred de Musset, le croquis original de la célèbre Fellah, qui fit la réputation de Charles Landelle, et fut achetée par l’Empereur au Salon de 1866, de charmants dessins, tirés des portefeuilles de l’artiste. Cet ouvrage retrace la longue et brillante carrière d’un peintre dont la place est marquée dans les archives artistiques du dix-neuvième siècle.
    On retrouve dans ce travail les élégantes qualités littéraires de M. Casimir Stryienski. L’auteur a su dégager l’intérêt de l’existence de Charles Landelle et, autour de cette figure, regrouper les nombreux amis de l’artiste. C’est ainsi que de curieuses pages sont consacrées à Théophile Gautier, Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Paul Delaroche, Millet, Thomas Couture, Bida, Jules Dupré, Harpignies, Puvis de Chavannes, la générale Hoche, Mariette-Bey, Napoléon III, etc. À ces souvenirs presque historiques, il faut ajouter des récits très vivants de voyages en Italie, au Maroc, en Égypte, en Palestine, à la cour du roi de Hollande, Guillaume III, et enfin des impressions émouvantes de la guerre de 1870 et de la Commune» (36).

La Chronique des arts et de la curiosité écrit :

  • «...Charles Landelle revit tout entier dans ce livre dicté par l'affectueuse piété d'un neveu qui connut sa vie dans tous ses détails. Pour écrire cette monographie, M. Casimir Stryienski n'a eu qu'à puiser dans le "livre de raison" où l'artiste consignait les événements principaux de son existence, dans les correspondances attachantes et dans mille souvenirs qu'aimait à conter Landelle. Avec ces éléments précieux, il a su composer (...) un livre extrêmement captivant dans sa sérieuse documentation» (37).

 

Landelle, trois portraits
Charles Landelle : femme fellah, Musset, juive à Tanger

 

Une carrière d'artiste, Charles Landelle, 1911
Une carrière d'artiste au XIXe siècle.
Charles Landelle
, Émile-Paul éditeur, 1911

 

Les collections ducales de Parme

Dans L’Action française, le critique d’art et écrivain, Louis Dimier, révèle un autre aspect de l’intérêt que portait Casimir Stryienski à la peinture :

  • «L’amour de Stendhal avait conduit ses recherches d’amateur à Parme ; les miennes l’y rencontrèrent un jour ; depuis lors nous avions vécu dans un voisinage de notes muséographiques que la bonne grâce de Stryienski rendait charmant. Il s’occupait de l’infant Dom Philippe et de Madame Infante, fille de Louis XV, dont les anciennes collections ducales de Parme conservent les portraits avec plusieurs autres des Bourbons-Sicile.
    Quelques-uns étaient méconnus, égarés sous de fausses attributions ; en commun nous les rectifiâmes. En même temps, nous avions le plaisir de voir se mêler à nos études et les enrichir de sa compétence grandissante, un jeune homme, M. Glauco Lombardi, maintenant commissaire de la Conservation des Monuments de Parme, passionné des antiquités ducales, l’homme d’Italie qui connaît le mieux la question des droits sur le palais Farnèse (…).
    Au sujet des tableaux du musée, il fallut batailler dans les journaux de Parme, contre la contradiction locale, que soutenaient quelques bureaux de Rome. Cette contradiction était brutale. Appuyés sur place par Lombardi, Stryienski et moi l’emportâmes» (38).

Louis Dimier, Glauco Lombardi
Louis Dimier                                           Glauco Lombardi

 

Publications

Auteur

  • Une capitale autrefois, Cracovie, 1883.
  • Deux victimes de la Terreur, la princesse Rosalie Lubomirska, Mme Chalgrin, éd. Girard et Villerelle, Paris, 1899.
  • La mère des trois derniers Bourbons, Marie-Josèphe de Saxe, et la cour de Louis XV : d'après des documents inédits tirés des archives royales de Saxe, des archives des Affaires étrangères, etc..., éd. Girard et Villerelle, Paris, 1899.
  • Le secret de la Dauphine, 1901.
  • Ma sœur Léocadie, impr. W. Kundig & Fils, 1903 (non commercialisé).
  • Le gendre de Louis XV, don Philippe, infant d'Espagne et duc de Parme, Calmann-Lévy, 1904.
  • Soirées du Stendhal Club : documents inédits, 1905.
  • Le Dix-huitième siècle, Hachette, 1909.
  • Mesdames de France, filles de Louis XV, 1910.
  • Une carrière d'artiste au XIXe siècle, Charles Landelle, 1821-1908, 1911.
  • La galerie du Régent, Philippe, duc d'Orléans, 1913.

Éditeur scientifique

  • Stendhal, Journal, 1888.
  • Stendhal, Lamiel, 1889.
  • Stendhal, Vie de Henry Brulard, 1890.
  • Stendhal, Souvenirs d'égotisme, 1893.
  • Comtesse Potocka, Mémoires, 1794-1820, 1897.
  • Mérimée, Sept lettres de Mérimée à Stendhal, 1898.
  • Comtesse Potocka, Voyage d'Italie, 1826-1827, 1899.
  • Stendhal, La Chartreuse de Parme, édition augmentée de deux chapitres inédits, 1901.
  • Sénac de Meilhan, L'émigré, avec Frantz Funck-Brentano, 1904.

Traducteur

  • Eleanor Frances Poynter, Hetty (Among the hills), roman anglais, 1883.
  • Dinah Maria Mulock Craik, Une noble femme, roman anglais, 1884.
  • Richard Copley Christie, Étienne Dolet, le martyr de la Renaissance, sa vie et sa mort, trad. de l'anglais, 1886 (n 9).

 

Bibliographie

  • Jean Ernest-Charles, «Les livres de M. Casimir Stryienski», La Revue politique et littéraire, 1904, p. 728-732 (lien).
  • Victor Del Litto, «Stryienski, Grenoble et les Grenoblois», Stendhal Club, n° 98, 15 janvier 1983.
  • Victor Del Litto, «Voici cent ans la publication des grands inédits», Stendhal Club, n° 118, 15 janvier 1988.
  • Nécrologie, Bulletin polonais littéraire, scientifique et artistique, Association des anciens élèves de l'école polonaise, 15 septembre 1912, p. 269-271 (lien).
  • «Casimir Stryienski», Frantz Funck-Brentano, Revue des études historiques, 1912, p. 567-569 (lien).

 

Michel Renard
professeur d'histoire

 

  * Je reprends la matière de ma contribution à une encyclopédie en ligne, en l'augmentant (texte et iconographie).

 

Notes

1 - Léocadie Pauline Edmée (1840-1902), Sophie (1842-1842), Jules (1843-1843), Ladislas François Xavier (1844-1864, mort en Sibérie), Caroline (1846-1913), Edmée Félicité (1848-1928), Thadée Louis (1949-1943) et Casimir ; «Alexandre Stryienski (1804-1875) und die freiburgische Schulkartographie», Marino Maggetti, Bulletin de la Société fribourgeoise des Sciences Naturelles, n° 103, 2014.
2 - «Notre ami Casimir Stryienski a bien voulu nous communiquer les bonnes feuilles d'une brochure qu'il va publier et qui, tirée à un nombre très restreint d'exemplaires, ne sera pas mise dans le commerce. Ma sœur Léocadie est l'histoire très simple de la vie d'une femme réellement supérieure par les qualités du cœur et de l'esprit. C'est un hommage touchant de piété fraternelle. On y retrouve tout ce qui constitue habituellement le charme et le style de l'auteur : la clarté, la pureté et la sincérité. Les quelques lettres citées de Mlle Léocadie Stryienska dépeignent d'ailleurs mieux que ne sauraient le faire tous les éloges, cette âme faite de tendresse et de dévouement» (source : Bulletin polonais littéraire, scientifique et artistique, Association des anciens élèves de l'école polonaise, 15 février 1903, p. 52 (lien).
3 - On trouve parfois mentionnée, par erreur, sa présence comme professeur à la Sorbonne lors de son retour à Paris après 1890. Casimir Stryienski a donné des conférences dans cette université mais n'en jamais été un professeur.
4 - La rue Auguste-Comte désigne le lycée Montaigne qui est situé au n° 17.
5 - En 1911, on ne pouvait pas savoir que la postérité allait associer à Mesdames le nom d'un champ de bataille de la Première Guerre mondiale : le Chemin des Dames. Ce sont Mesdames Adélaïde et Victoire qui donnèrent son nom au parcours qu'elles empruntaient pour se rendre au château de la Bôve, dans l'Aisne.
6 - Après plusieurs suspensions de cours, Michelet, Quinet et Mickiewicz sont révoqués le 12 avril 1851.
7 - Napoléon Ier.
8 - À l'époque, le portrait est conservé au château familial des Tyszkiewicz à Zator, en Pologne méridionale.
9 - Dans la Revue des questions historiques de juillet 1887 (p. 655), Terrier de Loray écrit : «Ce volume, nous dit l’auteur, n’est pas simplement une traduction de l’Étienne Dolet publié en 1880, mais en réalité une nouvelle édition revue et corrigée, et à laquelle ont été faites plusieurs additions importantes (…). La nouvelle édition (...) aura plus de succès encore que la première, une grande part de ce succès devant être attribuée à l’excellente traduction de M. Stryienski, si justement louée par son collaborateur». [c’est-à-dire par l’auteur, Richard Copley Christie].

 

Références

1 - «L'émigration polonaise en France vers la fin du XIXe et au début du XXe siècle», Wieslaw Sladkowski, Annales de l'académie polonaise des sciences à Paris, vol. 14, 2012, p. 151 (lien).
2 - Archives numérisées de la ville de Paris, état civil (lien).
3 - Copie des actes numérisées provenant des Archives Nationales (lien).
4 - Mémoires de la Comtesse Potocka : 1794-1820, publiés par Casimir Stryienski, 1897, p. XIX (lien).
5 - Association des anciens élèves de l'École polonaise, n° 62, procès-verbal de l'assemblée générale du 7 février 1897, 1897, p. 23 (lien).
6 - Association des anciens élèves de l'école polonaise. Liste des sociétaires 1893, p. 7 (lien).
7 - Biographie, en langue polonaise (lien).
8 - Henri Cordier, «Comment je suis devenu stendhalien», La Revue critique des idées et des livres, 10 mars 1913, p. 539 (lien).
9 - Anne-Marie Jaton, Charles-Albert Cingria. Verbe de cristal dans les étoiles, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2007, p. 16. Charles-Albert Cingria était le neveu, par sa mère, de Casimir Stryienski.
10 - Victor Del Litto, «Avant-propos, petite histoire du Stendhal-Club», Le temps du Stendhal-Club (1880-1920), textes réunis par Philippe Berthier et Gérald Rannaud, Presses universitaires du Mirail, 1994, p. 14.
11 - Bulletin de l'association amicale des anciens élèves de la faculté des lettres de Paris, octobre-novembre-décembre 1905, p. 30 (lien).
12 - Bulletin de l'Association amicale des anciens élèves de la Faculté des lettres de Paris, oct-novembre-décembre 1911, p. 57 (lien).
13 - Paul Bourget dans Le Figaro, 21 août 1890 (lien).
14 - «English Lesson's», Guermantes (Gérard Bauër), Le Figaro, 24 juin 1937 (lien).
15 -Il s'agit de son fils cadet.
16 - Bulletin polonais littéraire, scientifique et artistique, Association des anciens élèves de l'école polonaise, 15 novembre 1910, p. 346 (lien).
17 - Notice nécrologique dans le Gils Blas, 7 août 1912 (lien).
18 - Sur Adolphe Paupe, voir l'article d'André Maurel, «Au Stendhal-Club» dans L'Homme libre, journal de Clemenceau, le 12 mars 1914 (lien).
19 - Adolphe Paupe, Mercure de France, 1er novembre 1912, p. 210-211 (lien).
20 - Victor Del Litto, «Avant-propos, petite histoire du Stendhal-Club», Le temps du Stendhal-Club (1880-1920), textes réunis par Philippe Berthier et Gérald Rannaud, Presses universitaires du Mirail, 1994, p. 13-14.
21 - Historique des études stendhaliennes, blog Stendhal.
22 - Édouard Rod, Stendhal, 1892, 3e édition 1911, p. 152 (lien).
23 - «Le fonds Stendhal de la bibliothèque municipale de Grenoble», Yves Jocteur-Montrozier, Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1997, n° 2, p. 22-27 (lien).
24 - André Monglond, compte rendu, Revue d'histoire littéraire de la France, 1914, p. 209 (lien).
25 - Journal de psychologie normale et pathologique, 1925, p. 91 (lien).
26 - Béatrice Didier, in Le temps du Stendhal-Club (1880-1920), textes réunis par Philippe Berthier et Gérald Rannaud, Presses universitaires du Mirail, 1994, p. 49 (lien).
27 - René Girard, Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1911, tome XVI, n° 3, p. 368-369 (lien).
28 - Le Journal, 8 mars 1894 (lien).
29 - Casimir Stryienski, La Revue blanche, juillet 1894, p. 384-403 (lien).
30 - Mémoires de la Comtesse Potocka : 1794-1820, publiés par Casimir Stryienski, 1897, p. VIII-IX (lien).
31 - Mémoires de la Comtesse Potocka : 1794-1820, publiés par Casimir Stryienski, 1897, p. XI et XIII-XIV (lien).
32 - Mémoires de la Comtesse Potocka : 1794-1820, publiés par Casimir Stryienski, 1897, p. XXX-XXXI (lien).
33 - Olga Płaszczewska, «Les "Voyages d’Italie" comme espace de rencontre entre la Pologne littéraire et l’Europe : autour du Voyage d’Italie (1826-1827) de la comtesse Anna Potocka-Wąsowicz», Recherches & Travaux, 89/2016, 19-27 (lien).
34 - Le Temps, 4 décembre 1908 (lien).
35 - Recueil des actes administratifs de la préfecture du département de la Seine, novembre 1908, p. 784 (lien).
36 - La Revue hebdomadaire : romans, histoire, voyages, mars 1911 (lien).
37 - La Chronique des arts et de la curiosité : supplément à la Gazette des beaux-arts, 29 avril 1911, p. 135 (lien).
38 - Louis Dimier, L'Action française, 18 août 1912 (lien).

 

________________

 

famille Stryienski : pièces supplémentaires

 

  • Alexandre Thadée Casimir Stryienski : 28 novembre 1880 - 10 décembre 1954

acte naissance Alexandre Stryienski
acte de naissance d'Alexandre Stryienski, fils aîné de Casimir Stryienski
(28 novembre 1880, 8e arr. de Paris)

 

  • Ladislas Adrien Casimir Stryienski : 5 mars 1885 - 8 octobre 1910

acte naissance Ladislas Stryienski
acte de naissance de Ladislas Stryienski, fils cadet de Casimir Stryienski
(5 mars 1885, 8e arr. de Paris)

 

  • la mort de Ladislas Stryienski

Le 10 octobre 1910, à la Société archéologique de Sens, le président de séance salue la mémoire de Ladislas Stryienski :

«Ancien élève de l’école de Chartes et sur le point de passer sa thèse d’archiviste paléographe, le courageux licencié se réjouissait d’interrompre ses vacances pour vous apporter le premier tribut d’une science à laquelle il voulait consacrer sa vie. N’était-il pas dans toute la force et l’expansion de ses vingt-cinq ans ? Mais en vain je suspends vos regrets. Cessez de l’attendre, Messieurs, notre jeune collègue n’est plus ! Ce matin même, son père désolé m’informait de cette triste nouvelle, en me conviant à suivre, au château de Foissy, les obsèques de celui dont nous devions entendre, ce soir, la voix et la leçon. Un mal rapide, inexorable, a triomphé de cette jeunesse et de tant d’espérances ; il a fermé soudain le livre d’une vie pleine de promesses». (source)

 

 

 

 

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samedi 5 mai 2018

poèmes sur une peinture de Jean Hugo : "Les joueurs de boules"

Jean Hugo, Les joueurs de boules

 

 

poèmes sur une peinture de Jean Hugo :

Les joueurs de boules

 

 

Pascal Boulanger

Avant de filer dans mon bourg breton, j'accepte la proposition de Maïthé Vallès-Bled, conservatrice au Musée Paul Valéry à Sète, de répondre par un poème à une peinture de Jean Hugo : "Les joueurs de boules".
C'est la première fois (et sans doute la dernière) que je m'exerce à ce type "d'illustration" poétique.

Pascal Boulanger
5 mai 2018

 

Sous un ciel & un soleil
dormant ici & là
des fontaines ont grandi jusqu’à midi.
Des épices sont tombées sous le vent
& sur des muletiers qui ont surmonté
les ruelles sinueuses.
Les joueurs de boules, sans déluge ni morsure,
restent immobiles sur la place.
Ils baignent dans la lumière de la présence
& sauvent le silence incertain du jour.

Pacal Boulanger

 

Jean Hugo, Les joueurs de boules

 

 

Michel Renard 

Pascal, je me suis lancé, voilà ce qu'il en est .

Michel Renard
5 mai 2018

 

Sur une place aux persiennes closes
des bâtisses muettes disputent leur éclat
à l’égoïste éther qui les écrase
et fait s’incliner monts et conifères au loin
Il est au Caire une Cité des morts mais
ces étranges citadins y voient le ciel
Le pâté de maisons de Provence
ombre des hypogées sauveurs
d’une multitude qui s’affaire ou sommeille
en guettant le reflux de la flamme
Des joueurs visent, trio sous l’astre insouciant
en pleine canicule de nu-mi-die
Le chien ajoute sa noire fourrure à l’ombre
augure du crépuscule qui vient.
 

Michel Renard

 

Jean Hugo, Les joueurs de boules

 

 

Facebook sur poésies peinture Jean Hugo jpg

 

 

Jean Hugo, Les joueurs de boules 

 

Denis Renard 

Puisqu’il y a «exercice de style», je participe ! En espérant que les contributeurs arriveront à égaliser Queneau !

Dis-moi où en quel pays et en quelle année
Nous traversions ces rues désertes, abandonnées
L’avions-nous finie ou était-ce encore la guerre ?
Souviens-toi des joueurs et du chien solitaire
Leurs boul’ lancées roulaient en ce temps suspendu 
Rêvions-nous des jours heureux, perdus ? Revenus ?
Tout semblait Sicile, escale douce et morose
Mais il demeure le pastel des bleus et des roses.

Denis Renard
23 septembre 2018

 

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dimanche 12 novembre 2017

Edith Wharton, "Les Chemins parcourus" (1932)

Chemins parcourus couv

 

 

Edith Wharton

Les Chemins parcourus (1932)

 

 

Je viens de lire Les Chemins parcourus (1932), mémoires d’Edith Wharton (1862-1937). Je la connaissais jusqu’alors seulement par ses écrits sur le Maroc (1920).

Plongée dans des mondes révolus : l’aristocratie new-yorkaise d’avant 1900, c’est-à-dire d’après la guerre de Sécession ; la haute culture, acquise sans/contre sa famille ; les voyages, séjours puis installation en Europe (Paris, Hyères, Saint-Brice-la-Forêt), permis par la fortune et motivés par le bon goût ; sa passion pour l’Italie du XVIIIe siècle («À vrai dire , tout le monde – historiens et critiques d’art – fait comme si l’Italie avait cessé d’exister à la fin de la Renaissance», p. 103) ; le compagnonnage avec Henry James (elle lui fait découvrir Proust), la fréquentation des salons américains (ennuyeux), anglais (très ouverts), français (très codifiés, comme celui de la comtesse de Fitz-James), ces derniers basés sur l’intimité et la continuité (p. 245).

«Toute la raison d’être du salon français se base sur le goût national pour la conversation générale. Les causeries à deux qui dissocient les dîners anglo-saxons, et isolent les convives, seraient considérés non seulement comme stupides mais comme mal élevés dans une société où les relations humaines consistent en un échange perpétuel, en une sorte de marché où l’on attend de chacun qu’il apporte ses meilleurs produits pour faire du troc» (p. 254).
Quel écart avec les «salons» des réseaux sociaux… !

l’aristocratie ne produit plus ces figures intellectuelles

Les destins comme celui d’Edith Wharton ont désormais disparu. L’aristocratie ne produit plus ces figures intellectuelles et culturelles de haute volée. L’avait-elle anticipé quand elle écrit : «Dans toute société, une classe oisive et cultivée a sa place et sa nécessité ; mais, dès le début, nos institutions [américaines] nous ont conduits à gâcher cette classe au lieu de l’utiliser», p. 98) ?

La France de la Belle Époque se sort bien des expériences whartoniennes : «À Paris, personne ne peut vivre sans littérature, et le fait que je fusse un écrivain professionnel [sans écriture inclusive !], au lieu d’effrayer mes amis élégants, les intéressait beaucoup. Si l’Académie française [Edith Wharton est notamment amie avec Paul Bourget] n’avait servi à rien d’autre qu’à établir un lien hautement civilisé entre le monde et les lettres, cette fonction aurait déjà justifié son existence.
Mais c’est une illusion de penser qu’une telle institution puisse rendre le même services dans d’autres sociétés.
La culture est, en France, une qualité éminemment sociale, tandis qu’on pourrait aussi bien dire qu’elle est antisociale dans les pays anglo-saxons. En France, où la politique divise brutalement les classes et les coteries, les intérêts artistiques et littéraires les unissent ; et, partout où deux ou trois Français cultivés se rencontrent, un salon se constitue aussitôt» (p. 244).

Qu’avons-nous fait d’un tel héritage ?

Michel Renard
12 novembre 2017

 

 

___________________

 

autres extraits

 

Privée de la base irremplaçable du latin et du grec, je n’ai jamais appris à me concentrer, sauf sur des sujets qui m’intéressaient spontanément… (p. 56)

 

J’ai dit qu’on m’avait enseigné seulement deux choses dans mon enfance : les langues modernes et les bonnes manières. Maintenant que j’ai assez vécu pour voir comment certains se dispensent de ces deux branches de la culture, je m’aperçois qu’il y a des systèmes d’éducation bien pires. Mais, par justice envers mes parents, j’aurais dû indiquer un troisième élément dans ma formation : un certain respect pour la langue anglaise telle qu’on la parle dans le meilleur usage. L’usage, dans mon enfance, faisait autant autorité dans la langue parlée que la tradition dans le comportement social.

Et c’est parce que notre petite société vivait encore dans la lumière reflétée d’une culture établie depuis longtemps, que mes parents, qui étaient loin d’être des intellectuels, qui lisaient peu et n’étudiaient pas du tout, parlaient néanmoins leur langue maternelle avec une perfection scrupuleuse, et tenaient à ce que leurs enfants fissent de même. (p. 57)

 

Egerton Winthrop 1901
Egerton Winthrop (1838-1916)

Si, comme Egerton Winthrop, j’ai toujours vécu parmi les mondains, ils ne m’ont jamais beaucoup impressionné, et il essayait sans cesse de me convaincre de remplir le rôle qu’il estimait que je devais jouer à New-York, où mon mari et moi avions la plus petite des maisons ; mais je le soupçonne qu’il était secrètement envieux d’une indifférence au monde chic que lui-même ne fut jamais capable d’acquérir.

Bien qu’il eût près de deux fois mon âge, j’étais son aînée à cet égard, et je pense qu’il en avait conscience. Mais l’homme qui était mon ami était tellement différent du dîneur en ville et du donneur de bals que je me rendais compte de l’existence de ce dernier aspect que lorsqu’il m’emmenait avec lui pour corriger mon pu de considération pour la société. Quand nous étions seuls, je ne voyais que l’amoureux de livres et de tableaux, le polyglotte accompli et le lecteur avide, dont les curiosités éternellement juvéniles m’apprient à ouvrir les yeux et à analyser ce que je voyais. Il était trop tard pour que j’acquière la discipline mentale qui m’avait manqué dans mes études, mais mon nouvel ami dirigea et systématisa mes lectures, et combla certaines des piires lacunes de mon éducation.

C’est par lui que je connus les grands romanciers, historiens et critiques littéraires français de l’époque ; mais son cadeau le plus important fut de m’introduire dans le monde merveilleux de la science du XIXe siècle. Ce fut lui qui m’offrit Darwin et le darwinisme de Wallace, et L’Origine des espèces, lui qui me fit connaître Huxley, Herbert Spencer, Romanes, Haeckel, Westermarck, et les divers interprètes populaires de la grande théorie évolutionniste.

Mais il serait oiseux de prolonger cette liste, et vain de vouloir transmettre aux jeunes générations le sentiment écrasant des immensités cosmiques que ces «fenêtres magiques» introduisirent dans notre petit univers géocentrique. (p. 96-97)

 

 

___________________

 

images et portraits

 

Edith Newbold Jones Wharton
Edith Wharton en 1889 (?)

 

5e Avenue entre les nos 51 et 52
New-York, 5e Avenue à la fin du XIXe siècle

 

Edith Wharton jeune (1)
Edith Wharton jeune

 

Edith Wharton jeune (2)
Edith Wharton jeune

 

Edith Wharton peinture
Edith Wharton jeune, peinture

 

pencraig_cottage
Pencraig, cottage de la famille d'Edith Jones (devenue Wharton par mariage)

 

pencottage_draw_room
Pencraig, cottage de la famille d'Edith Jones

 

 

Edith Wharton Henry James à g et Howard Sturgis à d
Edith Wharton avec Henry James (à gauche) et Howard Sturgis (à droite)

 

Residence of Wharton
The Mount, résidence d'Edith Wharton du temps de son mariage

 

The Mount
The Mount, résidence d'Edith Wharton à Lenox, ville du Massachusetts

 

The Mount bibliothèque
la bibliothèque au Mount

 

The Mount intérieur
The Mount, intérieur

 

The Mount jardin italien
The Mount, jardin italien

 

Massachusetts carte

 

Massachusetts

 

Edith Wharton et Walter Berry
Edith Wharton et Walter Berry

 

Edith Wharton WW1 (1)
Edith Wharton pendant la Premierre Guerre mondiale

 

Edith Wharton à son bureau
Edith Wharton à son bureau, années 1930

 

Edith Wharton and Catherine Gross, Saint-Claire du Chateau
Edith Wharton, Sainte-Claire du Château à Hyères

 

___________________

 

les livres d'Edith Wharton

 

Whartons's books

 

Chez les heureux du monde couv

 

Au temps de l'innocence couv

 

Ethan frome couv

Les New-Yorkaises couv

 

Vieux New-York couv

 

Lettres couv

 

 

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mercredi 25 octobre 2017

Un monde à part, Gustaw Herling (1951)

Un monde à part couv

 

 

Un monde à part

Gustaw Herling (1951)

 

J’ai lu Un monde à part, de Gustaw Herling (1951), après Les Chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline d'Orlando Figes (2009) au printemps dernier... qui entrent en résonance avec des lectures d'il y a plus de trente ans : Anton Ciliga, Soljenitsyne, Varlam Chalamov...
Le soviétisme est l'un des systèmes qui a poussé le plus loin la déshumanisation des hommes.

Le litre du livre de Gustaw Herling est une référence à cette citation de Dostoievski mise en exergue :

  • "Il y a ici un monde à part, différent de celui que nous connaissons, avec des lois, des mœurs, des coutumes particulières : c'est la maison des morts vivants - une vie à part et des hommes à part. Et c'est ce coin à part que je vais décrire". (Souvenirs de la maison des morts)

Gustaw Herling
Gustaw Herling (1919-2000)

 

«Comme un bateau fantôme poursuivi par la mort, notre baraquement flottait sur l’océan sans lune des ténèbres, emportant en son sein son équipage endormi de galériens» (p. 289).

«Je ne savais pas alors qu’un état psychologique de pleine conscience est plus dangereux, quand on est dans l’esclavage, que la faim et la mort physique» (p. 307).

Natalia Lvovna : «Il y a toujours place pour l’espoir quand la vie est si totalement désespérée que plus personne ne peut nous atteindre… Nous nous appartenons, vous comprenez ? Nous devenons les maîtres absolus de nos vies… Quand il n’y a pas le moindre espoir d’être sauvé en vue, pas la plus petite fissure dans le mur qui nous encercle, quand nous ne pouvons nous retourner contre notre destin car il est notre destin, il ne nous reste plus qu’une seule chose : nous retourner contre nous-mêmes.
Vous ne pourriez probablement pas comprendre quel a été mon bonheur quand j’ai découvert qu’en fin de compte, nous n’appartenions qu’à nous-mêmes – au moins dans le mesure où l’on peut choisir la méthode par laquelle on mourra, et le moment de sa mort…
C’est cela que Dostoievski [«Souvenirs de la maison des morts»] m’a appris. En 1936, lorsque je me suis retrouvée en prison pour la première fois, j’ai terriblement souffert, croyant avoir té privée de la liberté pour l’avoir méritée, d’une manière ou d’une autre.
Mais je sais maintenant que c’est toute la Russie qui a toujours été, et qui est encore une maison des morts, que le temps est resté immobile depuis l’époque des travaux forcés décrits par Dostoievski jusqu’à la nôtre, et maintenant je suis libre, complètement libre ! Nous sommes morts depuis si longtemps, même si nous ne l’admettons pas. Pensez à ceci, simplement : je perds l’espoir quand s’éveille en moi le désir de la vie ; mais je le retrouve chaque fois que le désir de la mort reprend le dessus» (p. 310-311).

 

Souvenirs de la maison des morts

 

«Peu à peu, sans vouloir me l’avouer, j’en vins à haïr les prisonniers russes de tout mon être, du plus profond de mon désespoir, comme si c’étaient leurs mains invisibles qui me retenaient en s’accrochant à mon sarrau en haillons, et m’entraînaient dans les sables mouvants de leur propre désespoir afin de m’interdire pour toujours la lumière du jour, leurs propres yeux ayant en vain, pendant des années, tenté de percer la nuit opaque de leur existence. Je devins suspicieux, irritable et grossier, me mis à éviter mes meilleurs amis, accueillant l’expression de leur sympathie avec une méfiance morbide.
Cet état d’esprit me poussa à prendre ma décision [la grève de la faim pour obtenir une libération à laquelle il a droit après le pacte Sikorski-Staline du 30 juillet 1941], autant que tous les arguments rationnels ou le plus pur désespoir. Je voulais affirmer, au prix de ma propre vie si nécessaire, l’existence d’un droit, celui de faire un ultime choix ; un droit qu’eux, les éternels esclaves, n’auraient jamais osé revendiquer pour eux-mêmes. Mon comportement était répugnant et m’humiliait, mais j’étais incapable de ne pas l’adopter, comme un homme est incapable de se défendre contre sa nature profonde. Ce besoin de me venger sur les autres prisonniers seulement parce que j’étais sous la menace d’avoir à partager leur sort maudit, ce besoin fut ce que j’éprouvai de plus avilissant de toute ma vie» (p. 363-364).

«Je soupçonnais leurs manifestations de sympathie de n’être que le réconfort qu’éprouvent les condamnés à la vue du désespoir des autres» (p. 366).

«C’est une erreur de croire que seul un mendiant qui a échappé aux misères et aux souffrances de sa condition peut comprendre ses anciens compagnons. Bien au contraire, rien ne paraît plus répugnant à un homme, rien ne soulève davantage sa révolte que le tableau de ce qui était sa propre condition au degré le plus bas de l’avilissement, quand on le met soudain devant ses yeux» (p. 405).

 

camp goulag

 

goulag

 

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