mercredi 7 juin 2017

Malraux et Senghor sur l'art ("Hôtes de passage", 1975)

FESMAN (1)

 

Malraux et Senghor sur l'art

Hôtes de passage, 1975

 

- Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé, qu’Apollinaire chante les fétiches de bois, pour que l’art de l’Occident consente, après deux mille ans, à l’abandon de la physeos mimésis : l’imitation de la nature…

La citation me surprend. Je réponds ce que j’ai écrit naguère : qu’à mon avis, l’abandon de la référence à la nature, dans l’art, ressuscite la référence au sacré ; et que la sculpture grecque, à mes yeux, n’a pas apporté l’imitation de la nature (en quoi la Coré boudeuse, et même la Vénus de Milo sont-elles plus «réalistes» qu’une statue égyptienne ?) mais la victoire de l’idéalisation sur la spiritualisation.

- Il est possible, dit-il, que l’entrée de notre art ait été préparée par d’autres. Je ne connais pas l’histoire de l’art comme vous. Je crois à notre aptitude à découvrir le surnaturel dans le naturel. Et en face de Byzance, l’Afrique est d’une liberté !... La nature est moins transfigurée à Byzance que chez nous. Nous avons remplacé la raison-œil par la raison-toucher. Nous seuls.

- L’influence principale de votre sculpture sur la nôtre me paraît celle de la liberté. Mais les masques ont aidé – plus qu’aidé ! – à substituer à notre héritage méditerranéen celui des hautes époques, depuis la sculpture sumérienne jusqu’à la sculpture romane.

- Je suis moins frappé que vous par cette action sur le passé, parce que j’ai la charge du présent, et, si Dieu le veut, de l’avenir. Remplacer l’esprit d’imitation par l’esprit de création, telle a été l’action constante de la Négritude. Contrairement à l’opinion stupide des coloniaux. Je veux que le Nègre nouveau en prenne conscience.

- Un seul des artistes qui vous écouteront demain à l’exposition serait-il capable de créer un masque ? Je crois qu’aucun de mes amis africains : écrivains, poètes, sculpteurs, ne ressent l’art des masques ou des Ancêtres comme les sculpteurs qui ont créé ces figures. Aucun d’entre nous, Français, ne ressent les Rois du Portail de Chartres comme le sculpteur qui les a créés. Pour l’Africain qui sculptait des masques, ne se référait-il pas au surnaturel, dont vous parliez, non à une qualité esthétique ?

- La qualité esthétique était le moyen d’expression de son surnaturel. Comme dans vos Rois de Chartres. C’est pourquoi j’ai confiance en cette exposition, et en tout ce que je tente ici.

- Le Musée Imaginaire existe pour tous les artistes…

- Les nôtres dialoguent avec l’art universel d’une certaine façon, par une certaine voie. Il ne faut pas que nos sculpteurs se mettent à vouloir sculpter de nouveaux mesques, vous avez raison ! Il faut que, dans l’art universel, ils se sentent chez eux autant que vous, à leur manière. Il faut qu’ils sachent que la violence de l’émotion, qui est l’Afrique, leur a été donnée plus qu’à tous les autres. Les masques vont mourir, mais l’Afrique n’acceptera pas longtemps l’art moderne occidental. Nous savons que toute la Nature est animée d’une présence humaine, nous finirons bien par la saisir !

André Malraux, Hôtes de passages, 1975,
p. 31-34

Hôtes de passage couv

 

FESMAN (2)

 

FESMAN (3)
Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

FESMAN (4)
Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

FESMAN (5)
Malraux et Senghor, avril 1966, à Dakar

 

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"Il a fallu, dit-il, que Picasso soit ébranlé par un masque baoulé..."

 

masque baoulé ex-collection Picasso
masque baoulé, ex-collection Picasso

 

 

"Il a fallu, dit-il, (...) qu’Apollinaire chante les fétiches de bois..."

 

fétiche de bois Congo
fétiche de bois, Congo, fin XIXe siècle

 

 

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lundi 5 juin 2017

à propos d'une photo d'André Malraux à l'hôpital (1972)

Malraux à l'hôpital 1972 (1)

 

à propos d'une photo

d'André Malraux à l'hôpital (1972)

 

Malraux à l'hôpital 1972 (1)

 cette photo : "c'était mal, parce que ce n'était pas vrai",

Sophie de Vilmorin 

 

  • Le 19 octobre 1972, André Malraux est entré à l'hôpital La Salpêtrière à Paris  (13e). Voici le témoignage de Sophie de Vilmorin dans Aimer encore (1999) :

"L'idée saugrenue lui est venue d'accepter d'être photographié pour Paris-Match sur son lit d'hôpital. Un peu de vanité peut-être ? Je ne crois pas. Il voulait plutôt entrer à nouveau dans sa vie, celle d'un homme en vue, et reprendre contact avec son lectorat, car il avait un livre en projet, ce que je ne savais pas.

Le spectacle a été horrifiant. Les photographes sont arrivés, ils ont déballé leurs projecteurs et leur parapluies, ils ont débarrassé la table de chevet de tout ce qu'elle supportait et y ont posé un grand cadre en argent renfermant un portrait du général de Gaulle. Non contents de ces méfaits, ils ont demandé à André Malraux de s'allonger complètement, bien raide, avec son drap ramené jusqu'au menton. Et ils ont pris la photo.

J'ai tempêté en vain. Ces gens, contents d'avoir bien fait leur affreux métier, se sont ri de mes protestations. Ils n'ont même pas remporté leur cadre !

La revue a paru, offrant à ses lecteurs avides de sensations la photo pleine page d'un gisant, avec la légende : «André Malraux est devenu le voyageur immobile». De ce jour est née mon aversion pour cette sorte de journalistes.

C'était mal, parce que ce n'était pas vrai il n'était pas du tout immobilisé. Mais bon... il aurait pu l'être, passagèrement. Le pire était le portrait du Général, car il proposait au public l'image d'un André Malraux attaché au souvenir charnel d'une personne disparue, et ça, c'était dénaturer sa personnalité : s'il était interpellé par la mort à un très haut degré, il était modérément atteint par la perte d'êtres qui lui avaient été proches sentimentalement.

J'irai jusqu'à dire qu'il n'était en deuil de prsonne. Si j'avais disparu et qu'il eût trouvé une autre femme pour prendre ma place, il m'eût pareillement enfouie dans ses limbes personnels, sans regrets prolongés ni photo."

Sophie de Vilmorin, Aimer encore, 1999,
éd. Folio, 2001, p. 140-141

 

Malraux à l'hôpital 1972 (2)

 

Aimer encore couv

 

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vendredi 19 mai 2017

une photo inédite d'André Malraux enfant

Malraux à Bondy détail

 

une photo inédite

d'André Malraux enfant


Diapositive1
André Malraux à Bondy, vers 1911-1912

André Malraux est né le 3 novembre 1901, à Paris. De l'âge de 5 ans à celui de 15 ans, il a grandi à Bondy (actuelle Seine-Saint-Denis), élevé par sa mère, sa tante et sa grande-mère, Adrienne Lamy, qui tenait une confiserie au 16, rue de la Gare.
Olivier Todd, dans sa biographie de Malraux (2001) écrit : "Face à la confiserie d'Adrienne, se dresse un grand café prospère, «Au Rendez-vous du Marché», maison Girerd" (p. 25).
Je n'avais jamais trouvé d'image de ces lieux jusqu'à aujourd'hui. Voici la Maison Girerd, rue de la Gare à Bondy avant 1914.
Question aux spécialistes malruciens : le jeune André figurerait-il, par hasard, parmi les personnages de cette carte postale ancienne ?
Je suggère, sans certitude absolue pour le moment, qu'il pourrait bien être le garçon coiffé d'un canotier, à gauche.

 

gros plan sur Malraux enfant
Malraux enfant

 

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"Face à la confiserie d'Adrienne, se dresse un grand café prospère, «Au Rendez-vous du Marché», maison Girerd"
(Olivier Todd)

 

On connaît la photo d'André Malraux, à l'âge de treize ans (ci-dessous). En existe-t-il qui le montre plus jeune ?

André Malraux à 13 ans
André Malraux, à droite, année 1913-1914

 

La photo ci-dessus est ainsi commentée par le biographe Curtis Cate (1924-2006) : après son certificat d'études obtenu en mai 1913, on confia André Malraux "aux bons soins de Paulette Thouvenin, une institutrice rédoutée pour son efficacité. Sur une photographie de ses élèves - quatre garçons et quatre filles - André Malraux apparaît vêtu avec une certaine recherche : jaquette cintrée à trois boutons, col raide et cravate, élégante chaîne de montre formant une boucle entre la première boutonnière et la poche de poitrine, pantalon serré au-dessous du genou, chaussettes de laine et bottines à lacets."

Curtis Cate, Malraux, (1993), éd. Perrin, 2006, p. 23.

 

Michel Renard
professeur d'histoire

 

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J'ai questionné Jean-Louis Jeannelle, professeur de littérature française des XIXe et XXe siècles à l’Université de Rouen, auteur notamment de Malraux, mémoire et métamorphose (Galliamard, 2006) qui m'a transmis l'avis de Claude Travi, auteur de Dits et écrits d'André Malraux : bibliographie commentée (avec Jacques Chanussot, Presses universitaires de Dijon, 2016).

 

le point de vue de Claude Travi

  • Effectivement, je connaissais cette carte postale. Elle a déjà été reproduite en 1977, p. 64, dans une petite brochure intitulée : En Aulnay Jadis, n°6, avec l'article : "Feuillets bondynois, pour une biographie : le fils de l'épicière", par Jean Astruc. La page suivante en reproduit une autre, en pleine page, où l'on voit à nouveau ce petit bonhomme fier, avec son chapeau. Plus loin encore, p. 68, il y a un cliché de 1913, qui montre, avec d'autres garçons, Malraux en boy-scout, portant un bidon.
    Il me semble donc probable, mais sans certitude absolue, que le jeune homme soit Malraux, d'autant que je crois reconnaître sa mère, née Berthe Lamy, dans la femme vêtue de noir, qui se trouve au milieu de la rue. (cf. reproduction dans Malraux, celui qui vient, de Guy Suarès (Stock, 1974 et 1979), p. 11.
    1911-1912 semblent les bonnes dates.
    La seule réserve, je la trouve, toujours dans la même brochure. Elle provient  d'un camarade de jeu de Malraux, Henry Robert, resté bondynois qui, au vu des cartes postales, avait déclaré spontanément : "ça m'étonnerait qu'on l'ait laissé traîner dans la rue. Il était très surveillé. C'était "un petit monsieur"'.
    Oui. Mais la présence de sa mère pourrait justifier sa présence.

Claude Travi

 

La réserve du camarade de Malraux, Henry Robert, est toute relative, selon moi. En effet, Malraux ne "traînait pas dans la rue", il a dû sortir pour cette occasion exceptionnelle qu'était la prise de clichés par un photographe de cartes postales. Dans ces cas-là, tout le monde sortait.

Par contre, je reste circonspect devant cette affirmation de Claude Travi : "je crois reconnaître sa mère, née Berthe Lamy, dans la femme vêtue de noir, qui se trouve au milieu de la rue"... J'aurais tendance à y voir une jeune adolescente parmi des gamins encore plus jeunes. Par ailleurs, si c'était la mère d'André Malraux, pourquoi son fils ne serait-il pas à ses côtés ?

En Aulnay jadis est publié par la Société Historique du Vieux Raincy et du Pays d'Aulnay. L'article de Jean Astruc se trouve p. 63-71. Il a été déposé aux archives départementales de la Seine-Saint-Denis.

Michel Renard
31 mai 2017

 

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Je me suis adressé à Madame Florence Malraux, fille d'André et de Clara Malraux, qui a eu la gentillesse de me répondre.

 

le point de vue de Florence Malraux

J'ai cherché dans mes archives, dans les photos de mon père enfant et je n'ai rien trouvé qui puisse nous aider. Rien non plus qui nous empêche de croire qu'il s'agit d'André Malraux. Le mainFlorence Malrauxtien me paraît assez proche. Et la carte postale pleine de charme. Bien à vous.

Florence Malraux

15 août 2017

 

 

 

 

 

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autres enfants 

 

J'ai trouvé un autre exemplaire de cette carte postale, écrit au dos.

 

autres enfants (1)

 

autres enfants (2)

 

La correspondante écrit : "Ma tante chérie. Ici, tu verras Paul et Jeannette, notre boutique est juste en face, je suis bien devant la porte mais le photographe a tourné un peu trop son appareil et je n'ai pas été prise...". Cela confirme que la présence d'un photographe incitait les proches riverains à vouloir figurer sur le cliché.

J'identifie, par hypothèse, Paul et Jeannette comme étant les deux enfants situés à l'extrémité gauche de l'image.

 

autres enfants (3)

autres enfants (4)

 

 

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autre image 

 

Il existe une autre carte postale ancienne montrant la rue de la Gare à Bondy, à proximité du commerce tenu par la grand-mère de Malraux. On y voit également des petits groupes de personnes, surtout des enfants, tenant à poser devant l'appareil du photographe.

Il n'est pas interdit de penser que Malraux pouvait aussi figurer sur cette photo, en compagnie des trois femmes de son enfance : sa mère, sa tante, sa grand-mère, devant le commerce de cette dernière.

 

Bondy rue de la Gare groupes personnes (3)
Bondy, rue de la Gare, à l'époque où Malraux enfant y habitait

 

Bondy rue de la Gare groupes personnes (2)
Bondy, rue de la Gare, à l'époque où Malraux enfant y habitait

 

Bondy rue de la Gare groupes personnes (1)
Bondy, rue de la Gare, à l'époque où Malraux enfant y habitait

 

Diapositive2

 

2 juin 2017

 

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les cartes postales éditées par Girerd 

 

En face du commerce de sa grand-mère, dans la rue de la Gare à Bondy, Malraux avait pour voisin le café de la Maison Girerd «Au Rendez-vous du Marché» ou «Vins M(ais)on Girerd Restaurant».

Le propriétaire de cet établissement a fait éditer quelques cartes postales - comme d'innombrables commerces en France à cette époque - en les signant : «Au Rendez-vous du Marché - Maison Girerd». J'en connais trois : celle de la rue de la Gare, celle du Jardin-Bosquet et celle de l'église.

Or, quelques personnes semblent se retrouver sur au moins deux clichés. Par exemple, la fillette aux mains posées sur les hanches.

 

fillette mains sur les hanches
la même fillette sur deux cartes postales éditées par Girerd ?

 

Malraux lui-même figurerait-il sur d'autres photos ? C'est envisageable.

Il me semble le distinguer parmi les personnes posant sur la carte postale intitulée : "Bondy- Jardin - Bosquet de la Maison Girerd". Petit garçon au canotier, debout, à l'extrémité de la table, dans la moitié droite de la photo ; même air sage et sérieux que sur la carte postale de la rue de la Gare.

Esi-il également présent devant l'église ? Le flou de l'image rend plus difficile l'identification. Peut-être...

Mon hypothèse est que la famille de Malraux et les tenants du café d'en face devaient entretenir au moins des relations de bon voisinage. Et quand l'aubergiste a fait venir un photographe pour illustrer les cartes postales qu'il a fait imprimer et qu'il a dû ensuite proposer à la vente dans son commerce, les voisins ont tenu à figurer sur les images.

 

Bondy bosquet Maison Girerd (1)

 

Jardin café Girerd
l'enfant Malraux, chez les voisins le temps d'une photo ?

 

Bondy église cpa Maison Girerd (1)
église de Bondy, carte postale éditée par Girerd

 

Bondy église cpa Maison Girerd (2)
église de Bondy, carte postale éditée par Girerd : les personnages

 

Diapositive1
l'enfant Malraux, dans la rue et devant l'église ?

 

Michel Renard
3 juin 20017

 

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