dimanche 9 février 2020

Pascal Boulanger, Trame: Anthologie, 1991-2018 (compte rendu)

Trame, anthologie, couv

 

Compte rendu

Trame : Anthologie, 1991-2018,

de Pascal Boulanger

 

Pascal Boulanger est un révolté. Contre le prosaïsme du monde, contre le nihilisme de l’esprit contemporain. Mais il n’en a pas conçu de fougue logorrhéique à l’égal de Bloy, pas davantage d’égoïsme convulsif comme Léautaud, non plus d’humour désabusé à la Guitry : «Le rebelle vit caché et goûte le souffle d’un monde jamais perdu. Sa tête est comme une nuée d’encre, ses cheveux comme des étoiles éparpillées. Son œil gauche devient le soleil, son œil droit la lune. Il connaît beaucoup de morts plus vivants que les vivants. Il forme un tableau fixe ou errant. Il va parler maintenant comme il n’a jamais parlé jusqu’ici» (p. 85-86).

La texte requérant de Pascal Boulanger mêle ainsi l’epos, comme dans «Tacite» ou «Guerre perdue» ; le polemos à la manière d’Héraclite : «Le vent souffle nuit et jour/Le pouvoir est fondé sur l’intrigue et le complot/La guerre engendre tout et règne sur toutes choses» (p. 78) ; et le logos : «La pensée se pose la question du commencement/de l’oubli livré à l’oubli/mais si je deviens ce que je vois/ne suis-je pas en toute chose, éternellement ?» (p. 188). Et encore l’eros et l’oiktirmos, la compassion.

Une anthologie courant sur presque trente ans d’écriture poétique ne saurait délivrer un seul ton. Pascal Boulanger mêle de rudes catilinaires : «Les chrétiens déchristianisés ne distinguent plus laitue & chardon dans la vallée du carnage» (p. 236), «C’est entendu/L’homme est une corruption en marche» (p. 240) ; à des apparitions inspirées : «Les mouettes sont immobiles, c’est une absence de monde, un verrou dans la bouche rouge des hommes» (p. 40) ; à des sentences conjecturales : «La flamme d’une bougie/balaie les dernières traces/du monde» (p. 269) ; comme un paysan assole ses terres labourables.

Il y a de l’énigme chez Pascal Boulanger mais pas d’hermétisme, des mystères mais toujours intelligibles, sensibles, suggestifs : «C’est la nuit sur le monde. Il consent. Il s’éloigne, il déserte à présent. Le monde flâne, s’éternise. Il se donne à la crinière des sables, aux bêtes marines. Il s’exile, enfin seul au monde. Avec ses indices, sa bruyère, ses traces de pas sur les chemins» (p. 40).

Le rebelle parle donc «comme il n’a jamais parlé». Parce qu’il a mobilisé une koinè dans laquelle se fondent la douleur et la cosmogonie apaisante, la catastrophe et la subtilité des réminiscences réconciliatrices, l’effroi devant le monde et la source toujours possible de l’amour : «un ciel ouvert en toute saison» (p. 217).

La poésie de Pascal Boulanger c’est le flux de l’Apocalypse johannique et la peinture de Tacite, les images de Jacques Callot dans ses Grandes misères de la guerre et la morale d’Hésiode.

Le présent honni est parfois nommé : «Dans la ville/c’est la fête multiculturelle permanente/je les croise/ils sont efficaces dans la vacherie fraternelle» (p. 238). Mais il est surtout mis en scène dans un antérieur aux évocations toujours puissantes : «Ils surgissent en tous lieux, s’attroupent autour de carcasses abandonnées, trempent leurs bras dans le sang pour y teindre leurs glaives, cherchent une cible commune où porter la mort. L’ordre toujours retourne au chaos d’où il était sorti et la terreur est si familière qu’un père se contente de sourire quand il voit son fils écartelé par les mains de la guerre» (p. 112).

L’histoire est un des lieux de la poésie de Pascal Boulanger. Pas une narration chronologique : «Passant très vite de la loupe au télescope (comme un homme qui trébuche), il éclaire le chemin sachant qu’on ne peut guère lire l’histoire sans concevoir de l’horreur pour le genre humain» (p. 72) ; mais la souvenance presque immémoriale d’une antique civilisation de ruraux et de reîtres, de bergers et de mercenaires, de prêcheurs et de soudards, de veuves qui ferment les yeux du mort (p. 79) et de femmes «belles quand la chaleur les rapproche des fontaines» (p. 34). Dans son panthéisme poétique, la ville est absente, seules quelques bourgades archaïques assoupies ou des cités disparues. La ville serait cachot face au silence, à la forêt, aux champs, à l’océan : «D’ailleurs, le poème est un corps endormi/qui sait de quel côté se tourner/pour ne pas effacer l’horizon/ni vider la mer» (p. 202).

Michel Renard
article paru dans La Revue littéraire, n° 76,
janvier-février 2019, p. 192-194.

 

Pascal Boulanger, Trame : anthologie, 1991-2018, suivi de L’amour là, éditions Tinbad, 2018.

 

Pascal Boulanger
Pascal Boulanger, 2019

 

Pascal Boulanger vit depuis mars 2019 près de Combourg, à Bazouges-la-Pérouse (Ille-et-Vilaine, Bretagne).

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 06:40 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


samedi 5 mai 2018

poèmes sur une peinture de Jean Hugo : "Les joueurs de boules"

Jean Hugo, Les joueurs de boules

 

 

poèmes sur une peinture de Jean Hugo :

Les joueurs de boules

 

 

Pascal Boulanger

Avant de filer dans mon bourg breton, j'accepte la proposition de Maïthé Vallès-Bled, conservatrice au Musée Paul Valéry à Sète, de répondre par un poème à une peinture de Jean Hugo : "Les joueurs de boules".
C'est la première fois (et sans doute la dernière) que je m'exerce à ce type "d'illustration" poétique.

Pascal Boulanger
5 mai 2018

 

Sous un ciel & un soleil
dormant ici & là
des fontaines ont grandi jusqu’à midi.
Des épices sont tombées sous le vent
& sur des muletiers qui ont surmonté
les ruelles sinueuses.
Les joueurs de boules, sans déluge ni morsure,
restent immobiles sur la place.
Ils baignent dans la lumière de la présence
& sauvent le silence incertain du jour.

Pacal Boulanger

 

Jean Hugo, Les joueurs de boules

 

 

Michel Renard 

Pascal, je me suis lancé, voilà ce qu'il en est .

Michel Renard
5 mai 2018

 

Sur une place aux persiennes closes
des bâtisses muettes disputent leur éclat
à l’égoïste éther qui les écrase
et fait s’incliner monts et conifères au loin
Il est au Caire une Cité des morts mais
ces étranges citadins y voient le ciel
Le pâté de maisons de Provence
ombre des hypogées sauveurs
d’une multitude qui s’affaire ou sommeille
en guettant le reflux de la flamme
Des joueurs visent, trio sous l’astre insouciant
en pleine canicule de nu-mi-die
Le chien ajoute sa noire fourrure à l’ombre
augure du crépuscule qui vient.
 

Michel Renard

 

Jean Hugo, Les joueurs de boules

 

 

Facebook sur poésies peinture Jean Hugo jpg

 

 

Jean Hugo, Les joueurs de boules 

 

Denis Renard 

Puisqu’il y a «exercice de style», je participe ! En espérant que les contributeurs arriveront à égaliser Queneau !

Dis-moi où en quel pays et en quelle année
Nous traversions ces rues désertes, abandonnées
L’avions-nous finie ou était-ce encore la guerre ?
Souviens-toi des joueurs et du chien solitaire
Leurs boul’ lancées roulaient en ce temps suspendu 
Rêvions-nous des jours heureux, perdus ? Revenus ?
Tout semblait Sicile, escale douce et morose
Mais il demeure le pastel des bleus et des roses.

Denis Renard
23 septembre 2018

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 11:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :